Dossier Bande dessinée et manga

Bande dessinée et manga : éditer moins, éditer mieux

La librairie Bulle au Mans - Photo Olivier Dion

Bande dessinée et manga : éditer moins, éditer mieux

En 2013, les éditeurs de bande dessinée ont réduit leur production pour la première fois après dix-huit ans de hausse ininterrompue. Un assainissement qui leur permet de limiter la casse sur un marché qui marque le pas en dépit de la locomotive Astérix. Bilan et perspectives à la veille du 41e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, du 30 janvier au 2 février.

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Par Anne-Laure Walter
Créé le 23.01.2014 à 22h18 ,
Mis à jour le 03.04.2014 à 17h10

Depuis trois ans, le marché de la bande dessinée, désormais mûr et diversifié, connaît un ralentissement, particulièrement sensible pour le manga. D’après notre baromètre Livres Hebdo/I+C, les ventes sont restées, pendant les neuf premiers mois de l’année, au-dessous de la moyenne du marché (les données pour le dernier trimestre seront connues à la toute fin de janvier) : - 0,5 % au premier trimestre, - 2 % au deuxième et - 4 % au troisième. L’activité s’est plus que jamais concentrée sur la fin d’année avec un salutaire retour d’Astérix et au total 35 titres tirés à plus de 100 000 exemplaires entre août et décembre (1). Les éditeurs en ont tiré les conséquences en assainissant leur production pour la première fois depuis dix-huit ans. A 481 titres en 1995, le nombre de nouveautés et de nouvelles éditions en bande dessinée avait grimpé jusqu’à 5 000 en 2012 d’après nos baromètres Livres Hebdo/Electre. En 2013, d’après nos données provisoires (voir graphiques ci-contre), en dépit d’une hausse de l’ordre de 4,5 % de la production globale de livres, la production d’albums de bande dessinée, elle, a diminué de 4,1 %, à 4 793 nouveautés et nouvelles éditions, dont 3 135 bandes dessinées traditionnelles (- 3,6 %) et 1 658 mangas (- 5,1 %). Selon le rapport annuel de Gilles Ratier pour l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (ACBD), les traductions, principalement asiatiques et anglophones, représentent 43,7 % de l’ensemble.

«Depuis quelques années, nous avons décidé de lever le pied car le marché n’est plus capable d’absorber tant de nouveautés.» Jean Paciulli, Glénat- Photo OLIVIER DION

"Depuis quelques années, nous avons décidé de lever le pied car le marché n’est plus capable d’absorber tant de nouveautés et qu’en interne, au commercial ou au marketing, nous ne pouvons pas travailler un nombre toujours croissant de titres, explique le directeur général de Glénat, Jean Paciulli. ça ne sert à rien de saupoudrer un peu de marketing sur plus de 150 titres." Le Lombard, qui a produit 115 nouveaux titres l’an dernier, entend "passer sous la barre des 100 d’ici à 2015", annonce le directeur éditorial Gauthier van Meerbeeck, pour qui "la surproduction est un facteur majeur de la crise car les éditeurs perdent en rentabilité et les libraires sont débordés tandis que les lecteurs sont écœurés : ne sachant pas par quoi commencer, ils ne commencent pas du tout !"."Les prix et quatre ou cinq articles de presse ne suffisent plus à faire sortir un livre du lot", observe Eric Lamache, chef de l’équipe de diffusion Belles Lettres images (35 éditeurs dont L’Association, Atrabile, Çà et là, Rackham, Les Requins marteaux ou Dynamite). Pour le directeur général de Dargaud, Philippe Ostermann, il faut "espérer que la décélération de la production se poursuive et se précise, car c’est la seule manière d’assainir l’offre, que les livres soient visibles en librairie et que les libraires puissent faire leur travail de conseil".

 

Modération de la production

Le retour à la raison des éditeurs est en partie lié à la polarisation du secteur au gré des rachats. Depuis le rassemblement fin 2012 de Flammarion (Casterman, Fluide glacial) et de Gallimard (Futuropolis, Gallimard BD, Denoël Graphic) au sein de Madrigall, le groupe organise des synergies de fabrication et de marketing entre l’ensemble de ses marques de bande dessinée (voir p. 32-33 notre interview de Charlotte Gallimard). Steinkis devient un groupe comprenant Jungle, Steinkis, Atlantic BD et Warum-Vraoum, qui vient d’être racheté. Le groupe Delcourt-Soleil se trouvera réuni fin avril à Paris, près de la place de la République, dans de nouveaux locaux communs… Après la faillite de 12bis, son fonds a été racheté par le groupe Glénat (Glénat, Vents d’ouest, Treize étrange), qui a aussi acquis Mad Fabrik.

Surtout, la modération de la production accompagne le climat économique. Certes, les responsables de Fluide glacial, Yan Lindingre (magazine) et Vincent Solé (albums), revendiquent une "excellente année 2013" portée par la nouvelle formule du mensuel éponyme et une redynamisation de la production éditoriale. Le directeur général de Futuropolis, Patrice Margotin, affiche aussi une année à + 10 %, "au-delà de nos prévisions" grâce à "un fonds qui s’installe" et de "bons résultats des nouveautés". Mais dans le contexte général de morosité, le P-DG du groupe Delcourt, Guy Delcourt, se montre soulagé de pouvoir afficher un - 3,7 % chez Delcourt et un + 1 % chez Soleil. "C’est une année en demi-teinte, et surtout plus imprévisible que jamais, avec des sources de succès très diverses", constate-t-il. Aux Belles Lettres, Eric Lamache s’inquiète de la concentration des ventes sur deux mois entre les fêtes et le Festival d’Angoulême : "Beaucoup de livres jouent leur vie sur le seul mois de décembre", déplore-t-il. "Le livre de bande dessinée est de plus en plus un objet cadeau, et notre chiffre d’affaires se concentre toujours plus sur la fin de l’année", renchérit le directeur éditorial de Dupuis, Sergio Honorez.

"2013 ne restera pas comme une grande année", confirme le directeur éditorial de Casterman, Benoît Mouchart, qui se réjouit tout de même de quelque 300 000 ventes du 18e Chat, contre 184 000 pour le tome précédent. Pour Glénat, 2013 aura même été une mauvaise année par rapport à 2012 où il pouvait compter sur un Titeuf et un Lou."Nous avons beaucoup travaillé à reconstruire le catalogue en lançant des pistes", indique Jean Paciulli, qui enregistre un bon démarrage de Silas Corey avec 50 000 ventes cumulées des deux tomes, ou de Elrik (30 000 ventes). Chez Dargaud, c’est une fin d’année "exceptionnelle", selon Philippe Ostermann, avec Blake et Mortimer, Platon la gaffe, Blacksad, La quête de l’oiseau du temps ou encore la réédition de Quai d’Orsay, qui a sauvé une année pourtant mal engagée.

Jungle, désormais séparé de Casterman, a limité les dégâts en 2013, restant sur une très légère croissance à fin novembre (+ 2 %). Le Lombard affiche selon Gauthier van Meerbeeck un bilan "moyen" en dépit d’une concentration exceptionnelle de locomotives (Alpha, Thorgal, Litteul Kevin, L’élève Ducobu et d’autres), car "l’érosion des fonds se poursuit". De même Olivier Sulpice, le P-DG de Bamboo, constate "une année très compliquée en librairie" même s’il finit à + 15 % grâce au développement de partenariats et de licences vendues hors librairie (+ 40 %), et au succès de l’adaptation au cinéma de sa série Les profs. Le film réalisé par Pierre-François Martin-Laval est le plus gros succès français de l’année avec près de 4 millions d’entrées, et, chez l’éditeur le fonds est en progression de 60 % et le spin off autour du personnage de Boulard s’est installé même si les ventes de la nouveauté, le volume 16, 1, 2, 3 rentrée ! restent assez proches du précédent. Quant à Dupuis, s’il s’en est "bien sorti", d’après Sergio Honorez, c’est "grâce à des produits exceptionnels et des tirages de luxe, et aux 75 ans de Spirou". "Une période de turbulences est aussi une période d’opportunité de développement", fait valoir Louis Delas, directeur général de L’Ecole des loisirs, en pleine période de montée en puissance de son nouveau label de bande dessinée, Rue de Sèvres.

Reflux du manga

Pour la deuxième année consécutive le manga subit un repli plus important que le reste du marché de la BD selon Ipsos, il ne pèse plus que 20,3 % de l’activité en valeur en 2013, contre 22,6 % un an plus tôt et même 26 % en 2008. Il pâtit du "contexte économique morose marqué par la faillite de Virgin, un contributeur important du secteur", selon Ahmed Agne, le cofondateur de Ki-oon, qui termine pourtant 2013 à + 10 % en volume et + 15 % en valeur. En cause, la difficulté à trouver des séries aussi porteuses que les trois hits du marché, Naruto (Kana), One piece (Glénat) et Fairy Tail (Pika). « One piece nous assure encore des ventes solides - le volume 1 a recruté en 2013 autant de nouveaux lecteurs qu’en 2012 - Le public est donc toujours là et attentif même si sa surface de dépense s’est considérablement réduite, il reste bien focalisé sur ses licences préférées", estime Stéphane Ferrand, chargé du secteur chez Glénat, leader du marché, qui réalise une année 2013 proche de 2012. Tandis que Kurokawa reste stable en chiffre d’affaires, chez Kazé, filiale française des Japonais Shueisha et Shogakukan, "l’année a été moins concluante que 2012. Il nous a été difficile de trouver des vrais successeurs aux séries best-sellers qui se sont terminées en 2012 dans notre catalogue, comme Ikigami et Beyblade Metal Fusion », explique le nouveau directeur éditorial, Mehdi Benrabah. Dans le groupe Delcourt, Tonkam abandonne cette année son statut de filiale pour être intégré à Delcourt comme un département, comme Delcourt Manga et, chez Soleil, Soleil Manga.

Pika se maintient grâce à Fairy Tail, qui reste, parmi les trois séries leaders, celle qui progresse le plus, et grâce à la réussite de L’attaque des Titans, lancé en juin et dont le tome 1 s’est vendu à 30 000 exemplaires. Le manga peine aussi, toujours, à faire vendre les titres anciens en dehors des trois hits, en librairie. "Le travail du fonds est un problème, admet Stéphane Ferrand. Le fonds tourne très peu et les fermetures des réseaux Chapitre ou Virgin n’ont pas arrangé la fin d’année." Christel Hoolans, directrice éditoriale de Kana, confirme que "les fonds ont plus de mal, car, dans le manga en général, il est difficile de maintenir de longues séries en linéaires." Le chiffre d’affaires de Kana se contracte "en grande partie à cause de la baisse des ventes sur le fonds Naruto, même si Naruto reste la meilleure vente à la nouveauté du marché du manga et que 300 exemplaires du premier volume sont vendus chaque semaine." L’éditeur constate cependant une forte hausse de son chiffre d’affaires à un an d’intervalle sur le mois de décembre, notamment grâce à l’intégrale grand format d’Albator (1 088 pages). Pour Philippe Ostermann, "même dans un marché difficile, quand on fait de bons livres et qu’on les soigne, on arrive à s’en sortir". <

(1) Voir LH 962, du 23.8.2013, p. 73.

La BD en chiffres

Les sept essais capitaux

 

Après la diversification considérable de l’offre et des publics de la bande dessinée au cours des quinze dernières années, les éditeurs s’adaptent, segment par segment, à un marché à la fois plus ouvert et plus tendu.

 

«Le vrai axe de développement, c’est de faire de bons livres avec de bons auteurs et de bien les suivre le plus longtemps possible.» Philippe Ostermann, Dargaud- Photo OLIVIER DION

Pour Moïse Kissous, le P-DG de Steinkis (Jungle, Steinkis, Atlantic, Warum-Vraoum…), "il n’y a pas surproduction en bande dessinée, mais une saturation de certains marchés". Depuis la fin des années 1990, la bande dessinée conquiert de nouveaux lecteurs au-delà de son public traditionnel en développant de nouveaux segments éditoriaux comme le manga, le roman graphique, les adaptations, les licences, la non-fiction ou encore la BD pour filles. "Il n’y a plus un seul champ dont la BD pourrait se sentir exclue, elle peut embrasser tous les genres", constate le directeur général de Dargaud, Philippe Ostermann. Mais, après avoir connu une forte croissance, le marché, désormais à maturité, stagne voire se tasse depuis trois ans. Il connaît un rythme de développement plus proche de celui de la littérature et, en 2013, pour la première fois depuis dix-huit ans, les éditeurs en ont tiré les conclusions en resserrant la production (voir notre article et les graphiques p. 70). Sur chacun des segments dans lesquels les éditeurs ont massivement investi au cours des dernières années, l’heure est à la modération et au pragmatisme. "Je ne crois plus au systématique", proclame le P-DG du groupe Delcourt (Delcourt et Soleil), Guy Delcourt. Il ne s’agit plus de développer artificiellement une branche ou un lectorat nouveaux, mais de peaufiner dans tous les domaines, en fonction des opportunités, des projets dans une vraie adéquation avec leurs auteurs. "Le vrai axe de développement, résume Philippe Ostermann, également président du groupe BD du Syndicat national de l’édition, c’est de faire de bons livres avec de bons auteurs et de bien les suivre le plus longtemps possible."

«L’adaptation, ce n’est pas le succès garanti même si la série marche à la télé, car elle ne touche pas forcément l’amateur de BD mais celui d’un univers.» Moïse Kissous, Jungle- Photo OLIVIER DION

 

1. La littérature graphique en majesté.

Dans le domaine de la "littérature graphique" qui, après avoir été initiée par les labels indépendants, se caractérise aujourd’hui par une multiplication des formats en fiction comme en non-fiction chez la plupart des éditeurs, les programmes restent pourtant foisonnants. Le lancement en janvier, sur 1 000 pages et à 49 euros chez Glénat, de La proie de David de Thuin témoigne des ambitions poursuivies ; comme le fera début avril chez Futuropolis, célébration de 14-18 oblige, une immense fresque de Joe Sacco (7 mètres), retraçant heure par heure le premier jour de la bataille de la Somme, et, à la fin de l’année chez Delcourt, les Building stories de Chris Ware, sous la forme d’une boîte. Symptomatiquement loin de la bande dessinée ultra-normée de la fin du XXe siècle, Casterman place son redéploiement sous le signe "du romanesque, de la modernité, de l’accessibilité et de l’ambition. Nous voulons cultiver notre différence", proclame son directeur éditorial Benoît Mouchart. La collection "Ecritures" comprendra plus de créations françaises, dont Le fils du yéti par Tronchet (mars). Le nouveau label lancé en mai avec la revue Professeur Cyclope sera bien identifié par une forme spécifique, mais pas par un format unique. Même le très classique Lombard annonce pour 2014 quatre ou cinq romans graphiques au format et à la pagination variables, en plus des huit albums d’auteurs reconnus qui seront mis en avant à l’occasion des 20 ans de la collection "Signé", dont en novembre un Little Tulip de François Boucq et Jerome Charyn. "Nous sommes conduits comme tous les autres à être généralistes, admet Gauthier van Meerbeeck, directeur éditorial. Quand nous avons un vrai coup de cœur, nous le faisons."

 

«Les séries multi-auteurs sont complexes, car l’idéal n’est pas de répartir les albums, mais les fonctions, avec un directeur artistique, un décorateur, un dessinateur pour les personnages, etc.» Sergio Honorez, Dupuis- Photo OLIVIER DION

Les biographies continuent de se multiplier. Dargaud en fera "un peu plus", annonce Philippe Ostermann, avec un Glenn Gould par Sandrine Revel et un Isadora Duncan par Clément Oubrerie et Julie Birmant (série Pablo). On lira notamment chez Casterman un Modigliani (Laurent Seksik/Le Henanff) et un Blanqui (Maximilien Le Roy/Locatelli Kournwsky), chez Delcourt un Louis de Funès et chez Soleil un livre illustré de Benjamin Lacombe sur Marie-Antoinette. Dans un esprit plus documentaire, Glénat inaugurera en mars, avec Philippe le Bel et Vercingétorix, une nouvelle collection "Ils ont fait l’histoire" : des biographies de personnages historiques coéditées avec Fayard pour la caution scientifique. Accompagné d’un dossier documentaire, chaque titre - huit en 2014, une trentaine en chantier - associe des auteurs de BD et des historiens universitaires pour rendre compte des avancées de la recherche.

Les reportages, essais et documents s’installent aussi comme un segment à part entière, et pas seulement chez Futuropolis, qui s’est imposé comme le spécialiste du genre. Tandis que l’adaptation de L’affaire des affaires de Denis Robert sort au cinéma ce premier semestre, Dargaud a programmé un document-fiction sur le mouvement social des Lip, au début des années 1970, et un autre sur le combat des sidérurgistes de Florange. Lilian Thuram reviendra sur son histoire familiale chez Delcourt. Ferrandez a accompagné le chef cuisinier Yves Camdeborde pour Rue de Sèvres. Chez Dupuis, la reporter belge Pascale Bourgaux s’est associée au dessinateur Thomas Campi pour raconter dans Les larmes du seigneur afghan son travail en Afghanistan, et Gani Jakupi à Jorge González pour traiter de son Retour au Kosovo.

 

2. Les adaptations avec circonspection.

Littérature, télévision, jeux vidéo ou cinéma, le monde des bulles s’inspire de médias très différents. Grande tendance éditoriale de ces dernières années, les adaptations littéraires continuent de se multiplier puisque, en 2013, Gilles Ratier, le secrétaire général de l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (ACBD), en a dénombré 200, soit 5,1 % des nouveautés contre 136 et 3,3 % en 2012. Sans forcément former des collections, plusieurs adaptations se retrouveront encore en 2014 sur les étals des libraires. Christophe Chabouté s’est emparé de l’œuvre d’Herman Melville et livrera un Moby Dick en deux tomes chez Vents d’ouest. "Il s’agit d’un projet porté par un auteur et non d’une orientation stratégique de la maison", précise le directeur général de Glénat, Jean Paciulli. Un autre Moby Dick, signé Alary, est en préparation chez Soleil, et un troisième chez Futuropolis, par Sylvain Venayre et Wens. Dans le même esprit, Guillaume Sorel signe Le Horla de Maupassant, en mars chez Rue de Sèvres, qui transpose aussi en BD des romans jeunesse de sa maison mère, L’Ecole des loisirs. Futuropolis annonce pour la fin de l’année Le vieil homme et la mer d’Hemingway par Murat, mais "nous ne commandons pas d’adaptations, assure aussi le directeur général, Patrice Margotin. Celles que nous publions procèdent d’envies d’auteurs". Dupuis, qui "ne fait pas d’adaptations systématiques" non plus, d’après son directeur éditorial, Sergio Honorez, publiera Fatale de Jean-Patrick Manchette, adapté par Doug Headline et Max Cabanes, "parce que c’est le roman préféré de Max", pour lequel l’éditeur négocie parallèlement les droits de Nada. Par ailleurs, le roman Falaises d’Olivier Adam sera adapté par Thibault Balahy et Loïc Dauvillier, le 20 mars à L’Olivier dans la collection "Olivius", coédité avec Cornélius.

 

Casterman préfère faire travailler des écrivains sur des scénarios inédits, comme Carole Martinez. "Nous avons refusé des projets d’adaptation en BD de grands classiques, indique Benoît Mouchart. Nous préférons produire des œuvres à part entière, par des auteurs qui ont une vision personnelle de leur sujet, plutôt que des transpositions pour les gens qui ne veulent pas lire la version originale." De même Delcourt n’érige pas l’adaptation en principe : "Notre collection dédiée, «Ex-libris», a mal fonctionné, reconnaît Guy Delcourt. Pour que ça marche, il faut une étincelle, avec une vraie rencontre entre un texte et un auteur." Dargaud ne prévoit d’adaptation que "sur des romans très peu connus", indique Philippe Ostermann, qui signale Les vestiges de l’aube, de David S. Khara, par Serge Le Tendre. Cependant Fluide glacial compte adapter des livres de la collection d’humour dirigée par Christophe Absi chez J’ai lu, annoncent ses responsables, Vincent Solé et Yan Lindingre, dont La femme parfaite est une connasse !. Et Futuropolis continue d’illustrer des œuvres littéraires en texte intégral, avec cette année La promesse de l’aube de Romain Gary par Joann Sfar.

Le marché de la licence se calme un peu. Cependant, Glénat a resigné pour trois ans avec Disney et poursuit ses publications en développant en parallèle une série de beaux livres. Nombre d’éditeurs se sont engouffrés dans la licence télévisuelle, proposant des séries adaptées de feuilletons télé à succès. Moïse Kissous a lancé Jungle il y a dix ans sur ce créneau. "L’adaptation, ce n’est pas le succès garanti même si la série marche à la télé, car elle ne touche pas forcément l’amateur de BD mais celui d’un univers », précise-t-il. Ainsi Caméra café, la première qu’il a lancée, a démarré très fort mais s’est vite érodée : le tome 5 n’est plus qu’à 25 000 de tirage quand le tome 1 atteint les 200 000 exemplaires. A l’inverse, Scènes de ménage met encore en place 50 000 exemplaires de son tome 5. Chez Bamboo, Olivier Sulpice "limite les licences car il faut vraiment que les personnalités aient envie de s’investir et ne le fassent pas juste pour le chèque." Il lancera en mars une BD sur le médecin cathodique Michel Cymes, Docteur Cymes. Tome 1, La vanne de trop. Delcourt se "contentera" de la BD du nouveau film de Dany Boon, Supercondriaque, en plus de sa traditionnelle licence Star wars.

 

3. Le manga plus diversifié.

Le manga, en France, ce n’est plus seulement un broché de 18 × 12 cm en noir et blanc qui se lit dans le sens japonais. Les formats changent, se diversifient, et apparaît une offre de plus en plus fournie de mangas grand format pour toucher le lectorat habitué à la BD classique. Kana a développé depuis longtemps la collection "Made in" dans laquelle est paru l’an passé La voie ferrée au-dessus des nuages de Li Kunwu, qui sera à l’honneur à Angoulême, ou Yokozuna, un livre en deux tomes racontant la vie du sumo Chad Rowan. Casterman, qui passe certains mangas dans la collection "Ecritures" comme dernièrement une réédition du Gourmet solitaire de Jiro Taniguchi, a aussi proposé en décembre une réédition de Thermæ Romæ en grand format et sens de lecture français. Son label Sakka s’ouvre par ailleurs à de nouvelles signatures. Le groupe Delcourt recentre ses trois labels mangas, Delcourt Manga, Tonkam (désormais intégré à Delcourt tout en conservant son identité éditoriale) et Soleil Manga. Chez Ki-oon, la collection "Latitudes" s’adresse au public élargi de la BD et, après deux rééditions, a publié Goggles, dont le premier tirage de 8 000 exemplaires a été vite épuisé et qui a dû être réimprimé à 3 000 exemplaires dès novembre. Sans y consacrer forcément une collection, beaucoup d’éditeurs font ponctuellement des grands formats comme Kazé en juin dernier avec Pepita : sur les traces de Antoni Gaudí de Takehiko Inoue, ou Glénat qui tente une parution hors normes par an. En 2013, c’était le Coffret Moto Hagio, une pure création Glénat, après accord avec Shogakukan pour choisir les nouvelles de cette anthologie et l’appareil critique.

 

 

4. Les séries «grand spectacle» sans excès.

Chez Glénat, précurseur dans les années 2000 avec Le décalogue et qui a poursuivi dans le genre avec Destins, la multiplication des grandes séries multi-auteurs ne se justifie pas. "Ce n’est pas évident de trouver aujourd’hui un scénariste de l’envergure de Frank Giroud et, par ailleurs, il y a une telle incertitude sur le marché qu’il est difficile pour un éditeur de s’engager dès le départ sur une quinzaine de volumes, précise Jean Paciulli. Nous lançons plutôt des collections que de grosses séries." L’éditeur a cependant initié l’an passé Les mystères de la République, trois cycles de cinq albums chacun orchestrés par Philippe Richelle avec différents dessinateurs. En fonction du succès des premiers tomes, une série peut se construire après coup, comme Silas Corey de Fabien Nury et Pierre Alary, prévue en deux tomes et qui va se poursuivre en 2015. Pour Gauthier van Meerbeeck, au Lombard, qui a lancé en 2013 IR$ team, ce n’est pas non plus "une veine à creuser en soi". "Il faut que cela ait du sens et que l’on contourne l’obstacle des différences de graphisme", dit-il. Le Lombard mise plutôt sur la régénérescence de séries anciennes avec de nouveaux auteurs : on reverra ainsi cette année Chlorophylle, reprise vingt-cinq ans après Raymond Macherot par Godi et Zidrou, et un Bob Morane confronté aux enjeux géopolitiques du monde contemporain sous les signatures de Luc Brunschwig, Aurélien Ducoudray et Dimitri Armand, en attendant pour 2015 de nouveaux Ric Hochet et Corentin. De même, Dupuis réfléchit à l’évolution du Marsupilami et lance en one-shot une aventure de M. Choc, l’un des personnages marquants de la vénérable série Tif et Tondu, par Stéphane Colman et Eric Maltaite. "Les séries multi-auteurs sont complexes, car l’idéal n’est pas de répartir les albums, mais les fonctions, avec un directeur artistique, un décorateur, un dessinateur pour les personnages, etc.", explique Sergio Honorez chez Dupuis.

 

Chez Dargaud également, Philippe Ostermann entend "éviter le procédé" des séries multi-auteurs. Plaidant qu’"il faut pour cela un projet solide", il annonce tout de même pour cette année une grande série sur La banque, de 1813 à nos jours, dirigée par Pierre Boisserie et Philippe Guillaume, avec un diptyque par an chaque fois réalisé par un dessinateur différent. De son côté, Soleil fait aussi appel à de multiples auteurs pour de nouvelles séries, mais ces dernières ne sont unifiées que par leur concept et leur forme : "Voitures de légende" (DS, 2CV…), "Trains de légende", "Pilotes de légende", etc. Un péplum dans la Grèce antique, Oracle, est également annoncé. Chez Delcourt, Corbeyran et Etienne Leroux déploieront tout seuls une série de dix albums sur cinq ans sur la guerre 14-18. Avantage des "séries-concept", selon Guy Delcourt : "Elles s’appuient sur une dynamique de parutions plus fréquentes, qui correspond aux attentes du lectorat."

 

5. Des filles… sans se rendre marteau.

Jungle développe énormément la BD jeunesse pour les filles et quatre des séries du label "Miss Jungle" ont dépassé les 10 000 exemplaires. Delcourt a lancé le label "Tapas" et propose d’autres titres "pour les filles" dont ceux de Margaux Motin, mais, pour Guy Delcourt, "ce n’est pas un segment : la BD ressemble de plus en plus à l’édition générale et il est donc normal qu’elle soit plus féminine et plus réalisée par des femmes". Le P-DG de Bamboo, Olivier Sulpice, qui propose de la BD pour fillettes avec succès comme Cath & son chat (5 000 exemplaires vendus du tome 1), admet cependant que "ça ne marche pas avec tout". Sa série Sunny Bay, mettant en scène une petite fille avec son dauphin, n’a pas décollé. "Il ne faut pas tuer le marché en le saturant", ajoute-t-il, car si Les sisters se portent très bien et que Studio danse a acquis un bon rythme de sorties, Triple galop ne progresse plus. Casterman envisage pour sa part une interprétation en BD d’Angélique au même format que Lastman.

 

 

6. Le comics en gardant les pieds sur terre.

Jusqu’alors confidentiel, le marché des comics américains grossit grâce au succès des films de super-héros au cinéma, au best-seller Walking dead (Delcourt) et à la mise en place en 2012 d’Urban Comics, qui aborde avec pédagogie cette bande dessinée de spécialistes (1). Cependant, pour Guy Delcourt, « Walking dead, qui assure plus de la moitié des ventes, est un peu l’arbre qui cache la forêt. Le comics n’est pas le nouveau manga, d’autant que l’impact des films est variable : prudence et circonspection". Pôl Scorteccia, à la tête, chez Média-Participations, d’Urban Comics, constate une progression de 38 % de son chiffre d’affaires en 2013 par rapport à 2012, avec une vingtaine de titres de plus que l’année de lancement. "Le comics s’impose au fur et à mesure comme un art à part entière. Il peut très bien évoluer comme le polar, qui était à la marge dans les années 1970 et a acquis ses lettres de noblesse aujourd’hui", précise-t-il, mentionnant pour 2014 des titres à fort potentiel comme Before Watchmen ou Batman no man’s land. La position de la maison, qui publie des comics au format proche de la bande dessinée franco-belge, est propice à l’ouverture du marché. D’ailleurs Panini Comics, le troisième acteur principal du secteur, prévoit aussi de s’attaquer au hard cover et d’élargir son audience en lançant le 26 mars une nouvelle collection "Marvel now" au format 17 × 26 cm et cartonnée, ce qui constitue "une initiative prise par Marvel pour conquérir tout un nouveau lectorat […], ce sont les meilleurs personnages confiés aux meilleurs créateurs du moment dans le but de raconter des histoires accessibles et actuelles", selon l’éditeur, qui publiera quatre vagues successives de quatre titres, en mars, juin, septembre et novembre.

 

 

7. Les partenariats quand c’est possible.

S’ajoutant aux ventes en librairie, la BD coéditée avec un musée bénéficie de ventes sur les lieux d’expositions ou dans les monuments historiques, captant un public désireux de repartir avec un souvenir. Les musées, heureux de trouver un nouveau produit à proposer et de capter un public plus jeune, se sont approchés des éditeurs de BD et plusieurs collections sont nées. Depuis 2005, Futuropolis et le musée du Louvre se sont associés pour créer une collection dont le dernier opus, Le chien qui louche d’Etienne Davodeau, a constitué une belle surprise de la fin d’année, en attendant cette année un titre du Japonais Jiro Taniguchi. Futuropolis lance une collaboration parallèle avec le musée d’Orsay, qui se concrétisera dès février par un titre de Catherine Meurisse. Fluide glacial a inauguré une série Un jour au musée avec les Bidochon, dans laquelle Binet explore, pour l’instant, les musées de Caen et de Lyon. Les Monuments nationaux ont aussi fait le choix de s’adosser à un éditeur spécialisé, Glénat, pour lancer une collection de fictions qui se tiennent dans des sites à visiter. Neuf titres sont parus et l’on attend en 2014 les tomes 3 et 4 de la saga Campus stellæ sur le chemin de Compostelle, dont les deux premiers ont dépassé les 10 000 ventes. Le Centre Pompidou s’est essayé aussi l’an passé à la BD avec succès en publiant Dali par Baudouin (Dupuis) vendu à 15 000 exemplaires et traduit en espagnol et en italien. "Ce sont des coéditions où chacun joue un rôle fondamental. En ce qui concerne les éditions du Centre Pompidou, notre éditrice Jeanne Alechinsky suit le travail du dessinateur tant du point de vue du scénario que pour s’assurer que les faits rapportés sont scientifiquement irréprochables. Notre coéditeur Dupuis, parce qu’il est spécialiste de BD, en optimise la fabrication et la commercialisation", explique le directeur des éditions, Nicolas Roche, qui évoque d’autres projets en gestation pour des sorties dès 2014. Seule la RMN-GP reste frileuse, même si une BD a été publiée cette année, Hors les murs : journal d’un voyage immobile, à l’occasion de l’exposition "Voyage au centre pénitentiaire sud-francilien", un cas "très particulier : une dessinatrice qui travaille à la RMN, l’impossibilité de figurer les détenus", précise le responsable des éditions, Henri Bovet, qui croit peu au genre en musée et ne prévoit pas d’autres tentatives. Par ailleurs, Dupuis prépare un projet, encore tenu secret, avec l’agence Magnum. Mais c’est une autre histoire. <

 

(1) Voir le dossier "La revanche des geeks", LH 959, du 21.6.2013, p. 70-71.


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