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Fanfictions : publiez vos fantasmes

Olivier Dion

Fanfictions : publiez vos fantasmes

Et si Harry Potter tombait amoureux de son ami Ron ? Et si Frodon échouait à détruire l’anneau de Sauron ? Les fanfictions (ou fanfics), qui pullulent sur le Web, explorent à travers des récits fictifs des infinités de scénarios inspirés d’œuvres cultes ou de personnalités médiatiques. A l’origine simple pratique communautaire, la fanfiction s’est imposée comme un nouveau genre littéraire avec l’avènement d’Internet. Explications.

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Par Agathe Auproux
Créé le 13.03.2015 à 00h34 ,
Mis à jour le 13.03.2015 à 09h45

Cent quatre-vingt mille. C’est le nombre d’exemplaires du tirage initial d’After, le premier volume de la série de l’Américaine Anna Todd, paru chez Hugo & Cie. 30 000 titres supplémentaires ont été imprimés, et le premier des trois tomes s’est placé directement en 2e position des meilleures ventes de livres dans le Top 20 GFK/Livres Heddo la semaine du 29 au 4 janvier, ainsi qu’en tête du palmarès des romans. Même performance pour le deuxième volume, paru le 5 février.

D’Internet à la librairie

Devenu un véritable phénomène de librairie, After, qui raconte l’histoire d’amour entre une jeune étudiante et un mauvais garçon mystérieux prénommé Hardin, a d’abord été un phénomène sur la Toile. Hardin, dans la vraie vie, c’est Harry Styles, l’un des chanteurs du boys band anglais One Direction. Anna Todd, Texane de 26 ans et fan du groupe britannique, s’est inspirée de la star pour écrire son roman érotico-sentimental, qu’elle a égrené par chapitres postés depuis son smartphone sur le site Internet dédié à cette pratique, Wattpad.com. " After, on l’a acheté dès le 15e chapitre. Le premier tome en compte 99, et toute la saga 300, explique Hugues de Saint Vincent, directeur de la maison d’édition Hugo et Cie. Nous suivons ce qui se passe sur le Web. Nous avons des agents et des scouts qui font une veille intensive sur ce secteur, car l’appétence des lecteurs pour les fanfictions est impossible à ignorer." Il est facile de mesurer l’impact d’une fanfiction, disponible au départ gratuitement en lecture libre sur Internet, par le nombre de téléchargements et de lecteurs qui commentent et suivent le déroulement de l’intrigue feuilletonnée, et d’en déduire son potentiel en librairie. Les 300 chapitres d’Anna Todd ont été lus en ligne par plus de 12 millions d’internautes. Une mine d’or. La jeune Américaine avait reçu plusieurs offres avant d’accepter celle de Simon & Schuster en mai 2014, dont on ne connaît pas le montant exact, mais qui serait "à six chiffres". Sa fanfiction a également été rachetée par Paramount Pictures pour être adaptée au cinéma.

Comment ça marche ?

Grâce à Internet, tout le monde peut devenir Anna Todd. Wattpad compte plus de 35 millions d’utilisateurs, et les sites et applications communautaires de lecture et d’écriture se multiplient. Alexandra Wagnon, 30 ans, est une passionnée de fanfictions, particulièrement celles issues de l’univers de Twilight qu’elle traduit sur son temps libre pour les lecteurs français sur le site Fanfiction.net. Celui-ci rassemble 3 millions de membres dans une quarantaine de langues. A côté de ceux qui ont envie de faire vivre des célébrités, il existe selon elle trois catégories d’auteurs : ceux qui ont envie d’explorer un axe scénaristique spécifique à partir de l’intrigue de base, ceux qui désirent explorer un personnage, et ceux qui ont été frustrés par les choix de l’auteur original et la façon dont l’histoire s’est terminée. Armés de leur imagination et de leurs fantasmes, ces internautes et écrivains en herbe se dirigent alors sur ces sites Internet qui concentrent des communautés de fans (appelées "fandoms") autour des objets médiatiques qui les intéressent, se créent un compte et commencent à écrire leur histoire qu’ils postent sous forme de chapitres. "C’est entre un blog et une page Facebook, explique Alexandra Wagnon. Chacun peut poster des commentaires au fur et à mesure que l’auteur partage sa fanfic. L’auteur, quant à lui, peut par exemple proposer des musiques à écouter en même temps que la lecture pour encourager le lecteur à se plonger dans l’atmosphère qu’il a voulu créer, ou accompagner la description d’une robe par l’image de celle qu’il avait en tête. " La fanfiction implique une immersion totale dans un univers défini.

Pourquoi ça marche ?

"Si les fanfictions cartonnent autant, c’est parce qu’il s’agit d’une toute nouvelle façon d’écrire, parfaitement en phase avec le monde dans lequel on vit, analyse Hugues de Saint Vincent. L’écriture est moins narrative, plus saccadée, les phrases sont plus courtes, le dialogue prédomine. En plus, à la manière des épisodes de séries télé, le lecteur est tenu en haleine à chaque fin de chapitre." Une écriture simplifiée et reflet de notre époque, autour d’un thème qui rassemble déjà des fans innombrables à travers le monde, qui permet un processus d’identification chez le lecteur. Ajoutez à cela une promotion renforcée sur les réseaux sociaux avant la sortie en librairie, de judicieux achats d’espace et un budget de communication important, et vous obtenez la recette du succès. Alexandra Wagnon, grande consommatrice de fanfic, insiste sur l’aspect "sans filtre ni tabou", et estime qu’une "bonne fanfiction se reconnaît à son scénario original et au développement poussé de la psychologie des personnages". En plus d’un nouveau genre littéraire, les fanfictions semblent faire émerger un monde parallèle où les fans de Star wars, de Naruto, de Buffy contre les vampires, de Zelda, ou encore du joueur de foot brésilien Neymar sont réunis pour échanger et pour faire partager leurs créations sur leurs œuvres de prédilection et leurs idoles.

Et les Français, dans tout ça ?

Seul bémol, c’est un univers pour l’instant très majoritairement anglo-saxon. En France, l’exercice semble encore un peu "mésestimé par le monde du livre" car "considéré comme trop facile", estime Hugues de Saint Vincent qui affirme cependant : "Je veux trouver LA fanfiction française." C’est dans cette démarche que sa maison d’édition, Hugo & Cie, entend ouvrir au mois de mai prochain le premier concours de fanfictions en France. "Des collégiennes de 13 à 15 ans nous envoient déjà leurs fanfics, c’est très sympa à lire, mais je n’ai pas encore trouvé matière à publier", confie-t-il. Avec ce nouveau projet, qui devrait s’étendre sur l’année, il compte y remédier. Ainsi, chaque internaute français ayant envie de se prêter au jeu, sans limite d’âge, pourra proposer sa fanfic sur une page Internet que la maison d’édition Hugo & Cie va mettre en place pour l’occasion. Dans l’idéal, à l’instar des plateformes communautaires d’écriture sur le Web, l’éditeur aimerait que chacun puisse commenter les textes mis en ligne. A l’issue des délibérations, et compte tenu des plébiscites des internautes, Hugo & Cie publiera, bien sûr, la fanfic gagnante.

13.03 2015

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