12 JANVIER - ROMAN France

Le retour impossible des "revenants"

Le retour impossible des "revenants"

Recueillant les récits d'une vingtaine de témoins, la documentariste et essayiste Virginie Linhart interroge dans La vie après le retour douloureux des juifs rescapés des camps dans une France de 1945 violemment indifférente.

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Par Olivier Mony
Créé le 05.03.2015 à 19h34 ,
Mis à jour le 19.03.2015 à 16h16

Virginie Linhart- Photo HERMANCE TYRIAY/SEUIL

Quand le réel se dérobe, raccrochons-nous aux chiffres. Parmi les 76 000 juifs de France déportés vers les camps de la mort, un peu moins de 2 500 revinrent lors de l'année 1945. Pour la plupart de ces "revenants" (terme qui par son double sens paraît plus indiqué que ceux de "survivants" ou "rescapés"), le plus souvent à peine sortis de l'adolescence, commençait un travail de deuil en même temps que de reconstruction. Un travail quasi impossible dès lors que nul autour d'eux ne voulait vraiment entendre le récit de leur souffrance passée, pas plus que celui de leurs peurs présentes et à venir. Et d'abord celle de vivre et de se montrer ainsi "traitre" à ceux qui ne le pouvaient plus. Il n'est pire culpabilité que celle des vivants envers leurs morts. La Shoah alors était un récit indicible à destination de ceux qui ne voulaient pas l'entendre... Les choses en restèrent là (une quarantaine d'années, tout de même) et ce retour prit parfois, souvent, des allures de nouveau calvaire.

C'est à ce pan, finalement méconnu, de l'histoire du génocide, l'impossible retour, que Virginie Linhart consacre un beau livre douloureux, tout à la fois recueil de témoignages et interrogation sur le temps qu'ils mirent à être livrés, leurs failles aussi. Il fait suite à un documentaire réalisé voici deux ans pour la télévision française, intitulé Après les camps, la vie. Ce La vie après en est le making of intime et finalement indispensable. A la lecture de cette vingtaine de récits (Simone Veil, Marceline Loridan-Ivens, Ginette Kolinka ou Sam Braun, parmi d'autres, tout aussi justes, se prêtent à l'exercice), bientôt entremêlés au fil des pages, le lecteur demeure partagé entre l'effroi (les bus qui ramènent à la liberté les déportés sont les mêmes que ceux empruntés pour le voyage aller...) et l'incompréhension (comment avons-nous pu nous montrer si indifférents ?). Que firent-ils alors, revenus à travers l'Europe d'entre les morts - ombres errantes autour du Lutetia ? Ils se marièrent, travaillèrent et allèrent parfois jusqu'à avoir beaucoup d'enfants... Mais le conte était défait, et ainsi que l'indique Ida Greenspan à l'auteure en un mot terrifiant : "Il n'y a pas de vie après Auschwitz, il n'y a qu'une vie avec."

Virginie Linhart est elle-même petite-fille de juifs polonais ayant échappé à la déportation. On sait depuis son magnifique Le jour où mon père s'est tu (Seuil, 2008) combien elle s'y entend à décrypter l'éloquence des silences. Et aussi que celui de son père procédait de celui de son grand-père, et que les enfants de 68 étaient d'abord ceux de 45... La vie après est un livre important et juste. En la matière, important parce que juste.

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