RÉÉDITION

Pierre Benoit sauvé des eaux

un dessin de Floc'h en couverture de la réédition de La chatelaine du Liban, avec une préface d'Amélie Nothomb (mars).

Pierre Benoit sauvé des eaux

Avec Carco et Dorgelès, il a été l'un des auteurs phares d'Albin Michel et a fait rêver des générations de lecteurs avec ses romans d'aventures. A l'occasion du cinquantenaire de sa mort, la maison de la rue Huyghens remet à flot l'auteur de L'Atlantide avec un programme qui sera lancé en mars lors du Salon du livre de Paris.

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Par Mylène Moulin
avec Créé le 17.02.2015 à 17h07

Pierre Benoit, c'est l'esprit d'aventure, et l'aventure comme état d'esprit." Pour Francis Esménard, Pierre Benoit n'était pas seulement l'écrivain de L'Atlantide. Il était son parrain, le poulain de son grand-père Albin Michel, un familier de la rue Huyghens. "Pour moi, je me souviens, quand j'étais enfant, de nos parties de belote ; je jouais mieux que lui, dois-je l'avouer ? Il trichait, mais je gagnais. Il me jetait alors les cartes à la figure, avec des insultes affectueuses, et il partait d'un grand rire", raconte le président de la maison dans la préface d'un livre-album illustré, qui paraîtra en mars, à l'occasion des 50 ans de la disparition de Pierre Benoit.

Pierre Benoit- Photo DR/COLL. PRIVÉE

L'histoire de l'écrivain se mêle intimement à celle de la maison d'édition. En 1918, alors que Pierre Benoit s'apprête à publier son premier roman Koenigsmark chez Emile-Paul Frères, Albin Michel lui propose d'éditer son prochain livre et lui offre un salaire de quatre cents francs mensuels pour l'écrire. La rencontre sera décisive pour la carrière de l'auteur (qui sera élu à l'Académie française en 1931) et pour la renommée de la maison d'édition.

Couverture de Koenigsmark au Livre de poche

Quelques mois plus tard, L'Atlantide sort en librairie après avoir été prépublié dans une revue. Le succès est immédiat et sera au rendez-vous à chaque nouvel opus de l'auteur, qui publiera au rythme soutenu d'un ouvrage par an. Koenigsmark sera même choisi par Henri Filipacchi pour être le numéro un de sa collection poche, lancée le 9 février 1953 (le titre s'écoulera très rapidement à 40 000 exemplaires).

"Avec Francis Carco et Roland Dorgelès, Pierre Benoit fait partie du trio qui a permis aux éditions Albin Michel de décoller. Ses romans se vendaient à 800 000 exemplaires : avec lui, les gens pouvaient voyager. Il faisait du vrai bon roman populaire avec un travail de documentaliste", raconte Gérard de Cortanze, auteur d'une biographie intitulée Pierre Benoit : le romancier paradoxal qui sortira en mars, date choisie pour le lancement du programme autour de l'anniversaire de sa mort.

Edition originale de L'Atlantide.

"Admirateur absolu"

Cette célébration, les éditions Albin Michel l'ont souhaitée "comme un hommage à l'un des meilleurs écrivains français de romans d'aventures traduits et lus à travers le monde", explique Stéphane Barsacq qui chapeaute l'événement sur le plan éditorial. Egalement président du Comité Pierre Benoit, l'éditeur, "admirateur absolu" de l'écrivain voyageur, a choisi de rééditer en mars trois de ses principaux titres : Mademoiselle de La Ferté, Axelle et La châtelaine du Liban, avec une nouvelle jaquette et des couvertures dessinées par Floc'h. Chacun d'entre eux comprendra en postface un dossier critique rédigé par Maurice Thuillière et les membres de l'Association Pierre Benoit, et sera préfacé par un écrivain contemporain.

"Amélie Nothomb, Eric-Emmanuel Schmitt et Frédéric Vitoux se sont prêtés au jeu et racontent ce qui les lie à Pierre Benoit", détaille Stéphane Barsacq. Un livre-album de 100 pages illustré avec des photographies et des documents provenant des archives du fonds Benoit conservées au siège des éditions Albin Michel sera également publié sous la direction de Nicolas de Cointet, le responsable des beaux livres de la maison. Préfacé par Francis Esménard, il sera tiré à 5 000 exemplaires et offert pour l'achat de plusieurs volumes de Pierre Benoit. L'opération marketing se déroulera au mois de mars à l'occasion du Salon du livre de Paris, où un espace sera dédié à l'écrivain sur le stand d'Albin Michel.

Au même moment, paraîtra un Cahier spécial des amis de Pierre Benoit, recueillant des témoignages d'écrivains sur l'oeuvre et la vie de l'auteur, et France Loisirs republiera Alberte, Mademoiselle de La Ferté, Lunegarde et L'Atlantide (également relancée chez Magnard dans la collection "Classiques et contemporains"). De son côté, le Livre de poche rééditera trois titres dont Le roi lépreux, avec une nouvelle préface d'Adrien Goetz.

"Un grand affabulateur"

Dans sa biographie, Gérard de Cortanze étudie minutieusement la vie de l'écrivain et éclaire les nombreuses zones d'ombre de son existence. Pour cela, il a fouillé dans les archives des éditions Albin Michel, allant jusqu'à consulter des valises de correspondances privées retrouvées dans les greniers de la famille Esménard. On y découvre un Pierre Benoit marqué par son enfance en Tunisie et en Algérie, piqué très tôt par le virus du voyage, qui fait cinq fois le tour du monde, jongle entre ses nombreuses maîtresses, aime jouer avec le sens des choses et la vérité. "C'était un grand affabulateur, blaguant à bâtons rompus, antidatant des lettres, inventant des histoires autour de ses histoires", souligne Gérard de Cortanze. Maîtrisant parfaitement son image publique, Pierre Benoit affirmait rédiger ses livres sans sortir de la cabine de son bateau, réécrire toujours le même texte, de la même manière avec le même nombre de pages, cacher une signification dans les prénoms de ses héroïnes (qui commencent tous par la lettre A). "Rien que de jolis mensonges", rectifie le biographe, qui raconte dans son livre comment Pierre Benoit fomente son propre enlèvement par des Irlandais alors qu'Albin Michel est en train de lancer son nouveau roman, La chaussée des géants, qui traite... de l'Irlande ! "Il a construit sa légende seul, à force de faux indices distillés çà et là dans la presse, ou dans ses récits."

Maréchaliste

Une légende entachée cependant par un scandale difficile à effacer. En 1945, Pierre Benoit, homme de droite, royaliste et maréchaliste (il prononcera d'ailleurs l'oraison funèbre du Maréchal Pétain), est accusé de collaboration. Il effectuera plusieurs séjours en prison avant d'être blanchi. Malgré tout, il reste dans les mémoires un écrivain collabo.

Avec sa biographie, Gérard de Cortanze avoue avoir poursuivi un but : laver Pierre Benoit de tout soupçon, une fois pour toutes. "Pour cela, il a fallu reconstituer pour démontrer. Démonter une à une les accusations", insiste celui qui rappelle que l'écrivain a refusé la direction de la Comédie-Française sous Vichy, opposé son veto à la traduction de ses livres en allemand et a été "résistant de la dernière heure, mais résistant". Comme preuve de réhabilitation définitive, le biographe brandit une anecdote datant d'avril 1939 : "Pierre Benoit, Francis Carco et Roland Dorgelès ont envoyé un télégramme à Hitler qui disait : "Trois écrivains français vous souhaitent un bon anniversaire..." Mais l'Histoire n'a retenu que la première partie de la missive qui s'achevait pourtant par ces mots : "... à condition que ce soit le dernier".

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