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Affaire Orpea : l'impact exponentiel de l'enquête "Les Fossoyeurs" de Victor Castanet

Victor Castanet - Photo DR

Affaire Orpea : l'impact exponentiel de l'enquête "Les Fossoyeurs" de Victor Castanet

Avant même sa parution le 26 janvier, l'enquête "Les Fossoyeurs" de Victor Castanet a fait réagir. Publié chez Fayard, l'ouvrage dénonce les dérives du groupe Orpea, géant des établissements réservés aux personnes âgées dépendantes. "L’expression peut être galvaudée, mais cette enquête a déclenché une 'libération de la parole'", estime Sophie De Closets, directrice de Fayard.

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Par Dahlia Girgis ,
Créé le 28.01.2022 à 12h46 ,
Mis à jour le 31.01.2022 à 08h26

Son enquête ne cesse de prendre de la résonance. Le journaliste indépendant Victor Castanet a travaillé trois ans sur les dérives dans les Ehpad et les cliniques, notamment du groupe Orpea. Destiné à l’origine à être publié dans un quotidien national, son travail se transforme en un livre d’un peu moins de 400 pages, Les Fossoyeurs, publié le 26 janvier chez Fayard. Initialement tiré à près de 18 000 exemplaires, l'ouvrage fait aujourd'hui l'objet de quatre réimpressions pour un tirage total de 95 000 exemplaires. Depuis sa sortie, l'impact de l'enquête ne cesse de prendre de l'ampleur.

Un livre qui fait réagir

"L’écho de cette enquête a dépassé nos espérances : depuis lundi dernier, Victor a reçu des centaines et des centaines de mails de personnes prêtes à témoigner, idem au standard de Fayard, où nous en recevons des dizaines. L’expression peut être galvaudée, mais cette enquête a déclenché une 'libération de la parole'", déclare à Livres Hebdo la directrice de Fayard, Sophie De Closets. Les bonnes feuilles dévoilées en avant première dans le journal Le Monde avait provoqué la chute des actions d’Orpea et de Korian à la Bourse de Paris. Depuis, la classe politique s'est emparée du sujet.

Le groupe parlementaire socialiste a fait savoir qu'il réclamait un "droit de visite impromptu» dans ces établissements réservés aux personnes âgées dépendantes". La ministre déléguée en charge de l’Autonomie Brigitte Bourguignon a annoncé la convocation du directeur général d’Orpea France, sur demande d’Olivier Véran, ministre de la Santé : "Je vais demander à l’administration une enquête flash et, avec Olivier Véran, on se réserve la possibilité d’une enquête indépendante." Les candidats à la présidentielle ont également commenté l'affaire en réclamant des mesures pour contrôler le secteur.

"Il est très réjouissant de voir qu'un livre peut provoquer un débat public et national, et éventuellement, faire aboutir à une prise de conscience. Cela donne du sens à ce que l’on fait. Le rôle des éditeurs est de publier des enquêtes pareilles, des travaux sérieux et au long cours, qui peuvent hélas de plus en plus rarement être financées par un média", confie Sophie de Closets.

 

Les Fossoyeurs de Victor Castanet (Fayard)
Les Fossoyeurs de Victor Castanet (Fayard)

 

Au départ de cette polémique, le témoignage de Laurent Garcia, ancien cadre infirmier du groupe qui alerte le journaliste sur les dérives de l’établissement Bords de Seine à Neuilly-sur-Seine.

"Longtemps personne n'était au courant de cette enquête excepté l’avocat de Fayard Christophe Bigot et moi-même. Les choses se sont accélérées dès le printemps dernier, lorsque nous avons eu une version aboutie du récit. Nous avons fait appel à Gérard Davet et Fabrice Lhomme, auteurs et éditeurs de la maison, pour qu’ils apportent leur regard sur cette première étape du manuscrit, Diane Feyel a ensuite pris le relais avec brio. Puis lorsque l’auteur a entamé l’étape du contradictoire, les gens ont commencé à comprendre. J’ai reçu des appels inquiets de l’entourage des personnes concernées", raconte la directrice de Fayard.

Des graves "dysfonctionnements"

Divisé en quatre parties, l’ouvrage commence par les témoignages d'anciens personnels du groupe et des proches de victimes. Un service est notamment concerné, celui des "unités protégées" où des graves dysfonctionnements sont relevés. Les raisons de ces manquements sont multiples mais ont tous selon l’auteur pour point commun un intérêt financier.

"Si l’un de ses protégés faisait sur lui dans l’après-midi, elle était contrainte de le laisser dans ses excréments pendant plusieurs heures. Peu importe l’odeur, les conséquences sur sa santé et son bien-être. Nous étions déjà bien loin des attentions des salons feutrés du rez-de -chaussée. A cet étage, Saida Boulahyane dit avoir vécu des scènes traumatisantes. Elle évoque ainsi un pensionnaire en train de tapisser les murs de sa couche pleine, ivre de rage et de désespoir.”

Gestion de masse salariale à travers des faux contrats ou recours massif à des CDD, des rétrocessions négociées avec des sociétés médicales… Les méthodes sont diverses et expliquées dans la seconde partie de l’ouvrage “Le système Orpéa”.

Ces trois hommes, Jean-Claude Marian, dit “le boss”, Yves Le Masne, “le financier”, et Jean-Claude Brdenk, “l’exécuteur”, ont façonné Orpéa. Ils partagent, depuis le début de cette aventure, la même ambition démesurée pour le groupe, mais aussi l’idée que tous les moyens sont acceptables pour parvenir à leurs objectifs financiers. Ils ont tous les trois créé le système Orpéa.

Les employés et les directeurs des établissements sont également victimes de ce système. Une pression serait exercée sur eux pour qu’ils génèrent le plus de profit possible. Lors des réunions de “comex”, comités exécutifs, tenue à l’époque par Jean-Claude Brdenk, les directeurs d’établissements qui ne généraient pas assez de profit auraient été humiliés et intimidés. Si les chiffres ne remontaient pas, la personne se faisait éjecter du groupe.

"‘Un jour, un junior lui a dit bonjour dans un couloir d’un ton un peu trop confiant. Le lendemain, il était viré. Et dans le service, c’était acté par tout le monde qu’il avait été dégagé à cause de ça. Je ne sais pas si tu imagines le degré de folie, mais ils sont allés jusqu’à privatiser les chiottes hommes de tout notre étage pour le DRH'", raconte au journaliste une alternante du service DRH du groupe.

En parallèle de cette "anecdote", la gestion du personnel par le groupe interpelle lorsque dans l’ouvrage Victor Castanet découvre l’existence des "nettoyeurs" auxquels il consacre un chapitre. Ces personnes auraient été utilisées par la direction pour virer, de manière abrupte, quand il leur était nécessaire du personnel.

"“Détruire”. “Faire peur”. Combien de fois ai-je entendu ces termes ? Le groupe sait que, en se comportant de la sorte, il va intimider les moins téméraires et les dissuader d’aller en justice. Alors peut-être que ce livre, que ces lignes serviront à d’anciens salariés du groupe qui n’ont pas osé aller au bout de leur démarche. Peut-être se diront-ils qu’ils ne sont pas les seuls à avoir vécu cela…"

Une dernière partie revient sur les cercles d’influences dont aurait bénéficié le groupe, notamment pour obtenir l’autorisation d’ouvertures de nouveaux établissements par les autorités compétentes. Plusieurs responsables du secteur médical mais aussi politique sont cités tels que Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France. A la fin de son enquête Victor Castanet s'est vu proposé, lors d'une entrevue avec un proche des dirigeants d'Orpea, 15 millions d'euros pour qu'il arrête ses recherches. Une rencontre qu'il relate dans le dernier chapitre des Fossoyeurs.

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