Entretien

Anne-Sylvie Bameule (Actes Sud): "Il faut ouvrir les portes"

Anne-Sylvie Bameule, directrice du secteurs Art, Nature et Société d'Actes Sud - Photo PATRICK SWIRC

Anne-Sylvie Bameule (Actes Sud): "Il faut ouvrir les portes"

Passionnée, impliquée, curieuse, experte, Anne-Sylvie Bameule, membre du directoire du groupe et directrice du département Art, Nature et Société d'Actes Sud, a porté le festival Agir pour le vivant, qui vient de tenir sa première édition à Arles. Bilan et prospective.
 

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Par Vincy Thomas,
Créé le 02.09.2020 à 18h19,
Mis à jour le 03.09.2020 à 09h42

Comment définiriez-vous cette nouvelle manifestation "Agir pour le vivant"?
C’est la démonstration, physique, de tout ce que nous défendons depuis le début. Je refuse que ces sujets, même pointus, soient traités de manière poussiéreuse, sinistre ou inaccessible. C’est une manière de créer une tour d’ivoire, de rester dans l’entre soi. Tout le contraire de ce que nous devons faire.

Pourquoi avoir priviligié des débats au format court, avec plusieurs intervenants?
C’est difficile de finir une conférence sur les genoux, et le rythme quotidien déjà était soutenu. Finalement, on picore, il y a eu des pastilles, on a entendu des phrases fulgurantes. C’est une porte d’entrée pour aller plus loin. Les intervenants incarnent leurs idées, et par conséquent leurs livres dont ils sont l'auteur. En tant qu’éditeur, on travaille avec eux, et ils avaient envie de rencontrer et de discuter avec d’autres disciplines, d’autres chercheurs.

Quel impact sur les ventes de livres?
En travaillant sur toutes ces collections, on constate que ça marche en librairie. Mais en même temps, quand on réalise le nombre de personnes qui l’ont lu et le niveau d’information qu’il faudrait atteindre dans la population pour que les choses changent, on mesure le décalage. Si notre métier d’éditeur c’est d’être passeur, diffuseur, en infusant les idées et les textes dans la société, il faut impérativement trouver des moyens complémentaires, comme ce festival. Bien sûr, nous ne sommes pas encore dans un seuil très large. Aller dans une librairie, ce n’est pas spontané pour tout le monde. Aller à une conférence, c'est attiré le citoyen concerné par le sujet. C'est là qu'on peut les amener au livre. Un débat peut faire découvrir une idée, mais il n’y a que le livre qui peut donner la connaissance suffisante pour faire changer le logiciel.
 
La première édition se voulait un constat. Qu'est-ce que vous retenez des débats?
Il y a beaucoup de sujets qui ont émergé de toutes ces prises de paroles, comme celle de la place de l’entreprise dans la réflexion écologique. Les entrepreneurs ne sont pas au même niveau d’information et pensent qu’on peut encore s’adapter plutôt que de se transformer. La nature de l'action, radicale ou non, est aussi un vrai sujet. Et là, je suis bien contente d’être éditrice. Mon arme, c’est le livre, et il n'y a rien de plus pacifiste. Mon rôle dans la société est d’accélérer l’accès à l’information. Actes Sud a ce rôle depuis longtemps : comment rendre accessible toutes ces informations.

Est-ce que ça vous a donné des idées en tant qu'éditrice?
Je ne savais pas forcément comment les aborder, par exemple, le masculin féminin, l’écoféminisme... De ce que je lis, de ce que j’entends, de ce que vois, je ne suis pas satisfaite du traitement. Pendant le festival, certains m’ont donné des clefs, qui se rapprochent de ce que je veux faire pour que ça devienne audible, tout en restant dans une discussion sereine. Il faut recréer un récit qui n’est pas basé sur la frustration ou la haine. Avouons-le : le féminin est la qualité qui permet l’adaptation. Il y a d'autres thèmes, comme le management, l’économie, la finance, qu’il faut traiter. Mais là aussi ce n’est pas qu’une question de sujet. Ça peut-être dans la forme. Un roman amène le lecteur ailleurs, dans un présent qui t’interpelle, là où un essai est davantage dans l’analyse, l’historique, mais pas forcément la prospective. Cette complémentarité est essentielle pour lire le monde. Et surtout, il faut provoquer des rencontres entre des acteurs pour arriver à dépasser les clivages, comme le fait Emmanuel Druon avec Pocheco depuis 25 ans. L’autre grand sujet, c’est la santé. Ce sont des sujets sur lesquels on travaille déjà, mais il va falloir les renforcer pour que les lecteurs se réapproprient leur pensée.

Comment va interagir le festival avec la politique éditoriale?
On va pouvoir avancer sur ces questions chaque année. En tant qu’éditeur, on a pour mission d’accompagner tous ces sujets avec plein de formes différentes. Car le support de ces idées est une vraie question. Je crois beaucoup au livre mais je crois aussi beaucoup à la multiplicité des supports et des contenus. Evidemment, il y a le livre, mais il ne s’adresse qu’à une partie de la population. Même si le livre prend le temps de diffuser des idées nouvelles: il a cette puissance sur le long terme. Ce qui n’est pas le cas, par exemple, d’un podcast, qui en plus ne paye pas l’auteur alors qu’il s’approprie ses idées. Or, la production des idées a un coût, il faut que l’auteur soit rémunéré. Il faut donc trouver un système complémentaire. Il y a un gros projet de numérisation, une plateforme de transmission de connaissances, pour travailler différemment avec les auteurs et les remettre au centre des débats. Soit on laisse les producteurs multimédias le soin d’alimenter les tuyaux, soit on prend conscience qu’on est éditeur et producteur de contenus, qu’on a le devoir d’adapter ses idées et trouver la forme pour ces tuyaux. D'ailleurs, le Festival a mis en ligne les conférences filmées, pour qu'il soit vu par un public qui n'était pas forcément ici.

Le livre est encore le médiateur principal pour transmettre...
Avec le livre, les idées ne s’effacent pas au bout de trois semaines. Les livres de fonds sont au cœur de notre métier. Il faut travailler ça avec les libraires, encore plus dans la période actuelle. On peut imaginer des remises, des échéances… Il faut que les librairies aient un fonds suffisant dans ce domaine, car c’est en travaillant le fonds que la nouveauté sera performante.
 
On sent une appétence pour ces sujets...
Ces dernières années, les ventes ont beaucoup progressé dans ce rayon. Certains livres dépassent les 30000 exemplaires. Là où nous avions un tirage initial de 2500, 3000 exemplaires il y a quelques années, au lancement des collections, je tire désormais à 5000, et parfois 10000 exemplaires. On reste un métier de l’offre. Dès lors qu’il y a adéquation entre transmission de connaissances, émotion et achats de livre, l’équation est parfaite et ça se transforme en ventes de livres. Il faut mettre des livres partout. Ça rend les gens heureux.
 
Comment voyez-vous votre rôle pour diffuser ces idées que vous défendez et comment mieux les défendre?
Notre travail c’est que les livres que nous éditons soient accessibles par le plus grand nombre. Le frein à la lecture c’est de croire que le livre n’est pas pour soi. Il faut ouvrir les portes, et pas seulement des librairies. Comment donner accès à un livre, comment mettre en page, comment orienter les écrits, comment les diffuser au maximum. Il y en a qui aime les essais mais d’autres la BD. Est-ce que la BD est le meilleur support ? Le roman graphique est peut-être plus pertinent. On note que le rôle de l’image est essentiel dans notre société. Il faut permettre à tout le monde de rentrer dans le « texte ». Le champ du développement est énorme. Il n’y a pas beaucoup de lecteurs ? Il faut aller les chercher ! Le livre est une proposition géniale : ça donne du temps et ça stimule le cerveau. On ne peut pas se contenter d’observer le marché du livre, avec ses hauts et ses bas. Je suis heureuse quand un livre connaît un succès fabuleux, peu importe le niveau de littérature : la porte s’est ouverte, les gens sont entrés dans la librairie ou ont acheté un livre sur Internet. Mais c’est à nous de l’améliorer dans sa diffusion comme dans son aspect. Il faut qu’il ne fasse plus peur.
 
Est-ce que la pensée française dans ce domaine s'exporte bien?
La diffusion est très dynamique en Europe, en Allemagne, en Espagne surtout, en Italie. La Chine a été un lieu d’exportation phénoménal dès lors que le gouvernement a mis l’environnement dans ses priorités politiques. Toutes les collections sont parties, sauf s’il y a le mot démocratie ou révolution dans le titre. On vend les droits en Corée et au Japon. Le seul endroit où ça ne marche pas, c’est le monde anglophone. Mon but est que les textes de mes auteurs circulent. Mais là j’ai un mur. Le monde professionnel est hermétique à ce type de livres, ce qui n’est pas le cas pour les livres d’art. Demain s'est peu vendu, alors que le film est aussi sorti là-bas. Prenons le cas typique de Vivre avec la terre, 3 volumes, 2 millions de signes. On a énormément de demandes de lecteurs américains. Les auteurs ont trouvé un mécène pour payer l’intégralité de la traduction. Ce n’est pas le seul cas. Et malgré ça, on a le plus grand mal à trouver un éditeur américain. Idem pour Jamais seul: ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, de Marc-André Selosse: on avait aussi une traduction financée par le mécénat, et sa recherche n'a pas d’équivalentsaux Etats-Unis. On sent aujourd’hui une fermeture aux idées européennes.
 
Agir pour le vivant, deuxième édition, sera sur le même format?
Ce sera en août, toujours sur une semaine. Ce n’est pas encore la rentrée, et les gens sont intellectuellement disponibles. En avril, ils sont plus fatigués et pensent à l’été. Mais la deuxième édition sera plus participative, avec des ateliers pratiques, pour attirer de nouveaux publics.
 

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