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Située boulevard Voltaire, à une centaine de mètres de la place de la République, la librairie indépendante Manga Story figure parmi les commerces les plus durement touchés par les violences urbaines des 17 et 18 octobre. Cet établissement spécialisé dans le manga, qui compte 12 salariés, dont trois pour l’espace librairie, a vu une grande partie de ses produits pillés ou détruits. Si l’espace librairie a pu rouvrir rapidement, le reste du magasin nécessite encore plusieurs jours de nettoyage et de remise en état. Pour Livres Hebdo, David Birbes, directeur commercial de l’enseigne, raconte une journée « surréaliste » et fait part de ses inquiétudes pour les semaines à venir.
« Cela va prendre des jours et des jours de nettoyage et de constats »
Livres Hebdo : Quelques jours après les dégradations, pouvez-vous revenir sur l’ampleur des dégâts ?
David Birbes : Nous ne sommes pas encore en mesure de chiffrer précisément les pertes : il faut faire le point avec les fournisseurs et les assurances. Mais elles se comptent en centaines de milliers d’euros. Les dommages concernent surtout les figurines et les cartes à jouer, les livres ont été relativement épargnés. En revanche, il ne reste quasiment plus rien du côté des produits dérivés : tout a été ravagé, volé ou pillé.
Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé exactement ?
Les dégradations ont commencé vers 17h40, au début de la rue, puis les commerces ont été attaqués les uns après les autres sur le boulevard. Après avoir transmis les images de vidéosurveillance à la police, nous avons comptabilisé plus d’un millier de passages dans le magasin. C’est surréaliste, c’est de la folie totale.
La vitrine de Manga Story après le pillage du 17 octobre- Photo MANGA STORYPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Quelles sont les difficultés particulières des commerçants parisiens installés dans des zones de tensions ?
Les manifestations commencent ou se terminent souvent place de la République, ce qui nous expose particulièrement. D’autres villes ont bien sûr été très touchées elles aussi. Mais il y a également un aspect très concret : ailleurs, il peut être plus facile de faire appel à des entreprises spécialisées lorsqu’il y a moins de commerces endommagés à prendre en charge. À Paris, les serruriers et les vitriers sont débordés. Il y a même des pénuries de plaques de métal et de matériel. Tout le monde a besoin d’intervenir en même temps, et il devient difficile de mobiliser les professionnels nécessaires pour sécuriser les magasins.
Savez-vous quand vous pourrez rouvrir entièrement ?
Nous avons rouvert la partie librairie le plus rapidement possible. Nous avons également reçu énormément de soutien de la part de nos clients et des riverains. Pour le reste, nous n’avons pas de date précise : Cela va prendre des jours et des jours de nettoyage et de constats.
Comment envisagez-vous les prochains jours, alors que de nouvelles manifestations sont annoncées ?
Nous sommes inquiets pour la suite. Beaucoup parlent d’une nouvelle manifestation ce week-end et les commerçants sont excédés. Nous sommes concernés par la zone de couvre-feu, mais pas par le prochain cortège. Certains en sont soulagés, sauf que cela signifie aussi qu’il n’y aura pas nécessairement de forces de l’ordre sur place. Mais s’ils ne passent pas par République, ils passeront peut-être par Bastille, Gare de Lyon ou Nation… Donc ce seront d’autres commerces touchés. Nous avons aussi entendu des casseurs menacer de revenir. Quand on s’attaque aux librairies, on s’attaque aux livres, à la culture, à la liberté d’opinion… Tout le monde est un peu démuni. Que faire ? Nous ne savons pas ce qui va se passer.
Vous avez aussi lancé une cagnotte en ligne…
Au départ, nous ne voulions pas le faire. Nous ne voulions pas tomber dans le misérabilisme, car il y a des personnes dans des situations bien plus difficiles et nous savons que certains vivent dans une extrême précarité. Mais nous avons vu apparaître de fausses cagnottes. Nous avons donc décidé d’en lancer une officielle, depuis notre compte Instagram, pour que les personnes qui souhaitent nous aider puissent le faire en toute sécurité. (Ndlr : au moment de l’interview, la cagnotte avait dépassé les 9 800 euros). Nous avons bien précisé que notre priorité était de rouvrir le plus rapidement possible. Je pense aussi aux petits indépendants : pour certains, c’est le travail de toute une vie, et ils ont tout perdu en quelques heures. Ils ont peur. Ce n’est pas une situation facile. Heureusement qu’il y a la solidarité.
Devanture du Manga Story, quelque jours après le pillage- Photo MANGA STORYPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Avez-vous été approché au sujet des dispositifs d’aide annoncés par l’État ?
Oui, j’ai entendu parler du dispositif d’aide de l’État. Il va maintenant falloir voir comment il sera mis en œuvre et quel budget sera disponible. Mais ce sera presque une question de second temps. Pour l’instant, la priorité est de sécuriser les vitrines et les entrées. Avant d’envisager la reconstruction, il faut déjà voir comment les choses vont évoluer. Le maire du XIe arrondissement et la maire de Paris sont passés dans le quartier, mais cela ne suffit pas. Nous sommes par ailleurs dans un contexte difficile pour les librairies, qui subissent une baisse de la consommation alors que le pouvoir d’achat recule. Le secteur traversait déjà une période délicate : ce genre d’événement ne va pas arranger les choses.
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Il faut espérer que la situation se calme au cours des prochains week-ends. Si c’est le cas, nous devrions pouvoir repartir et retrouver une activité presque normale. Mais lorsqu’on a vécu un événement pareil sur place, cela laisse des traces. Il y a une forme de traumatisme. L’essentiel, c’est qu’il n’y ait pas eu de blessés et que les casseurs n’aient pas mis le feu. C’est déjà ça. Certains membres de l’équipe doivent maintenant réfléchir à la suite, à la possibilité de continuer ou d’arrêter. Chacun va peser le pour et le contre, et ce n’est pas facile. Entendre des gens expliquer qu’il ne s’agit que de dommages collatéraux, voire que ces dégradations vont faire avancer les choses, ce n’est plus audible. Nous avons déjà réussi à nous relever de beaucoup d’épreuves, notamment du Covid, mais là, c’est encore trop récent pour prendre du recul. Cela fait malgré tout partie de la vie : il faut que ça passe. Ce qui nous aide, c’est de voir des gens venir nous dire bonjour et nous apporter leur soutien. C’est important pour nous.

