Rentrée littéraire 2021

Arthur Lochmann, « Toucher le vertige » (Flammarion) : Le vide devant soi

Arthur Lochmann - Photo © ASTRID DI CROLLALANZA

Arthur Lochmann, « Toucher le vertige » (Flammarion) : Le vide devant soi

Le philosophe charpentier Arthur Lochmann s'intéresse au vertige et à la montagne dans un bel essai qui prend de la hauteur. Tirage à 10000 exemplaires.

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Par Laurent Lemire,
Créé le 23.08.2021 à 14h00,
Mis à jour le 23.08.2021 à 18h05

Une course en haute montagne avec la montée, le bivouac, le sommet et la descente. Arthur partage le plaisir des cimes avec Juliette, qu'il a rencontrée lors de ses études de philosophie. Pas à pas, ils éprouvent leur corps à la rudesse du granit à gravir. Mais ce qui ne pourrait être qu'un énième récit montagnard, fort bien troussé au demeurant, se transforme en conte philosophie et en réflexion sur le vertige, cet espace qui frissonne comme un grand baiser, pour reprendre les mots de Mallarmé, et qui nous parle du vide devant soi. Il est donc question d'acrophobie, la peur des lieux élevés, mais aussi de la peur de ce que l'on ne maîtrise pas, la peur de soi.

Comme grimper consiste pour Arthur Lochmann à « exploiter les faiblesses présentées par le terrain pour y progresser », toucher le vertige revient à éprouver un sentiment de fragilité bien plus nourrissant que le regret d'une stabilité passée. Le vertige serait même « le nom donné à ces rencontres avec une sorte de chaos tapi en nous ». Nous ressentons le vertige, physiquement et psychologiquement, dès que nous sortons de notre zone de confort, dès que nous élargissons notre approche du réel quotidien, dès que nous allons plus loin. Il révèle ainsi quelque chose de notre liberté. « Je me sens bien davantage constitué par ces quelques moments où j'ai vacillé que par tous ceux qui ont confirmé mes forces et la stabilité. »

Sur cette notion de vertige, Arthur Lochmann a composé un livre brillant. Le verbe « composer » lui va bien car il met en évidence l'orchestration philosophique de sa démarche. Dans La vie solide (Payot, 2019) il racontait son expérience de charpentier - il a passé le CAP - pour mettre en évidence une « éthique du faire ». Dans Toucher le vertige, il fait référence à sa pratique de traducteur de l'anglais et de l'allemand qui consiste pour lui à « retrouver le sens après l'avoir bousculé », tout comme on recouvre l'équilibre après le tournis.

Petit à petit, Arthur Lochmann bâtit une œuvre originale. Le regard qu'il porte sur le monde passe par l'usage qu'il en fait. Pas de grandes théories donc, mais des références constantes à Kant, Descartes et Sartre. Tous trois ont parlé du vertige, à leur manière. Lochmann y ajoute son apprentissage personnel à travers l'alpinisme, l'ivresse des sommets, le frisson de la roche, l'enivrement des montagnes.

En le lisant, on pense à ces penseurs anglo-saxons qui sont en prise avec le réel comme Matthew Crawford et son Éloge du carburateur (La Découverte, 2010) dans lequel le philosophe américain utilise son savoir de réparateur moto pour traiter du sens et de la valeur du travail. Ici c'est l'ascension qui sert à parler du vertige. On voit bien la richesse d'un tel thème, traité ici avec délicatesse. Et l'on songe à cette phrase du Woyzeck de Büchner : « Tous les hommes sont des abîmes ; on a le vertige quand on regarde dedans. » Mais le toucher physiquement autant que métaphysiquement permet d'aller plus loin encore pour vraiment se sentir en équilibre sur la Terre.

Arthur Lochmann
Toucher le vertige
Flammarion
Tirage: 10 000 ex.
Prix: 19 € ; 320 p.
ISBN: 9782081505551

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