Avant-Critique Roman

Chantal Chawaf, "Nocturnes" (des femmes - Antoinette Fouque) :  Anatomie d'un viol

Chantal Chawaf, "Nocturnes" (des femmes - Antoinette Fouque) :  Anatomie d'un viol

Chantal Chawaf - Photo DR

Chantal Chawaf, "Nocturnes" (des femmes - Antoinette Fouque) :  Anatomie d'un viol

Chantal Chawaf poursuit son exploration de l'indicible dans un triptyque confrontant le corps violenté aux limites de l'écriture.

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Par Laëtitia Favro,
Créé le 03.06.2022 à 11h00

Un éclair... puis la nuit. Une nuit plus sombre, plus poisseuse, plus dangereuse que les autres, celle dans laquelle le corps s'engourdit quand il est victime de violences. Des corps jeunes, en pleine santé, fauchés dans leur épanouissement pour avoir eu le malheur d'attirer une convoitise. Des lois de l'attraction à sens unique, présupposant un vainqueur et une vaincue, comme Helga, qui se pensait en sécurité dans l'atmosphère feutrée d'un appartement germanopratin, et peut-être même flattée par l'attention de son propriétaire, avant de perdre toute illusion. « L'image ne s'effa-çait pas. C'était mental. Sa vue révulsée s'emparait d'elle, l'obligeait à regarder. Toute la scène qu'elle ne supportait pas de revoir, elle la revoyait. Chaque jour, chaque nuit, le cauchemar revivait. Elle revoyait tout. Elle revivait la mort. Elle lavait, relavait la culotte tachée de sang. »

En trois textes, « La séduction », « Dépression-jazz » et « Anatomie d'un viol », Chantal Chawaf confronte sa plume et son lecteur à l'indicible qui, longtemps, n'a pas été nommé : le viol, ou l'emprise d'un être sur un autre être dont la destruction ne se résume pas au laps de temps qui les réunit dans un même lieu, mais continue de creuser son sillon délétère longtemps après l'acte, étouffant peu à peu toute tendresse. « S'il n'était pas enterré vivant, il était où l'amour ? Où veillait-il sur nous ? Dans quelle région du corps qu'on s'empêche d'explorer, comme si aimer interdisait la délivrance ? »

En préambule de ce triptyque, l'autrice évoque dans un quatrième texte ce que peut - ou ne peut pas - la littérature face à l'expérience du corps violenté, comme elle avait déjà exploré les thèmes de la naissance, des relations mère-fille, du couple, de la guerre et de l'angoisse. Tantôt poétiques, tantôt frontalement explicites, ses mots ne transigent jamais avec une réalité que connaissent encore tant de femmes, afin d'incarner au plus juste le traumatisme de leur expérience, sans pour autant prétendre l'effacer. Car Chantal Chawaf l'énonce sans détour : « réécrire ce que le mauvais sort a écrit à même nos muqueuses ne le modifie pas. » Tout au plus aide-t-il à « sortir de l'hébétude », à revenir à soi, à trouver la force de se relever.

Chantal Chawaf
Nocturnes
Des femmes-Antoinette Fouque
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 15 € ; 144 p.
ISBN: 9782721009661

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