En pleine décadence. Depuis la parution en 1995 de son premier roman, Faserland (Phébus, 2019), l'écrivain suisse de langue allemande Christian Kracht, 59 ans, est considéré comme l'incontestable chef de file de sa génération au sein d'un mouvement abusivement nommé la « Popliteratur ». En cause sans doute, outre l'originalité insolente et toujours élégante de son talent, le cosmopolitisme jamais démenti de son inspiration comme de sa vie. L'auteur d'Eurotrash (Denoël, 2024) a fait ses études au Canada et dans l'État de New York, a vécu à Buenos Aires et à Los Angeles, et a exercé son premier métier de journaliste un peu partout dans le monde, en Asie, en Afrique ou en Amérique latine. C'est d'Iran que nous parvient le bruit et la fureur de ce 1979, son deuxième roman, publié en 2001, paru initialement en France en 2003 sous le titre Fin de party, et réédité aujourd'hui dans une nouvelle traduction.
C'est l'histoire d'un homme, encore jeune et déjà à bout de souffle, dont la fatigue existentielle ne dépareillerait pas la galerie des grands paumés de la littérature contemporaine, entre le héros du Feu follet de Pierre Drieu la Rochelle et les jeunes éperdus de leur propre liberté de Moins que zéro de Bret Easton Ellis. 1979, à Téhéran, c'est l'année folle de la fin d'un monde, de la révolution islamique qui voit l'ayatollah Khomeiny chasser le shah d'Iran. Les deux protagonistes du roman, le narrateur, un décorateur d'intérieur allemand pour qui rien n'est plus grave que de mal assortir ses mocassins Berluti à la couleur de ses pantalons, et son amant Christopher, ne se donnent rien de plus urgent à y faire que du tourisme. Ils y trouveront ce que, de soirées décadentes en beuveries mondaines, ils ignoraient y chercher : la mort pour l'un et l'exil pour l'autre, jusqu'au Tibet où les gardes maoïstes l'enverront au goulag oriental. Avec une ironie dévastatrice, une sorte de joie mauvaise, absolument réjouissante pour le lecteur, Kracht nous narre la navrante aventure de ces vagabonds envapés du monde occidental. À l'heure où les révolutionnaires d'hier, devenus les bourreaux d'aujourd'hui, paraissent vaciller sous le poids de leurs fautes, ce roman, prémonitoire, nous offre d'abord l'Occident tel qu'en lui-même. Radicalement à côté de la plaque.
1979
Denoël
Traduit de l'allemand (Suisse) par Corinna Gepner
Tirage: 2 500 ex.
Prix: 20 € ; 162 p.
ISBN: 9782207186350
