La course Sans raconter la fin de la course effrénée d’Emile (Zatopek, le champion / héros de Courir , de Jean Echenoz, aux Editions de Minuit) - sans citer la toute dernière phrase, les deux dernières en fait - je suis, encore une fois, saisi. Par la clarté, la beauté, l’évidence de ce texte, et ce final qui nous replonge dans tout : une vie, une histoire, l’Histoire, ces archives dans lesquelles on imagine Echenoz lui-même plonger pour en extirper cet homme, Emile, qui dans le fond n’avait rien demandé, toujours curieux et étonné d’être là, et, à la fin, le remettre dans le fouillis du Temps. Car c’est bien là qu’apparaît toute la signification, lorsque les armées (nazies, soviétiques) étant venues et parties, revenues et reparties à nouveau, quand le corps a vieilli et la gloire passé, après que les foules avides du présent ont suivi avec ferveur les courses d’un seul homme en oubliant l’histoire, elle revient, minuscule et majuscule, envelopper toute la trame du monde. On a suivi l’événement, on a frémi, pris par le suspense, comme aspirés par l’ascension d’une gloire quelconque d’aujourd’hui, comme toujours formant et formés par l’instant. Il n’y a que lui, que ça qui compte, dont on parle, en ce moment. C’était bien, on se détendait, il souffrait, on oubliait tout. Et tout le reste est là, et encore, bouge. Un geste, un regard. En un éclair, tout nous rattrape. Là est le contemporain, réactualisé par le passé, deux temps fondus, ou au contraire distendus, leur distance, écart visible, et la sensation, pas immédiate, mais arrivant par vagues, en quelques secondes ; le temps, donc, s’écoulant encore, en train de passer. Nous sommes là maintenant, dans un canapé ou devant un écran, en train de lire. Nous nous arrêtons. Puis nous courons, nous courons toujours. Courir... mais courir après quoi ? On s’arrête alors parfois, regarde autour de soi à la recherche d’une réponse, on s’arrête sur un livre, un film, une photo, une statue. Regarder... mais regarder quoi ? Qu’y cherchons-nous ? Comment regarder ? L’émancipation Ce que nous propose Jacques Rancière - devenir Le spectateur émancipé (Editions La Fabrique) -c’est “le brouillage de la frontière entre ceux qui agissent et ceux qui regardent (...) la reconfiguration du partage de l’espace et du temps”. Ainsi, pour lire un texte, il faut qu’il soit mis en relation avec d’autres, et il s’agit d’élargir non seulement notre oeil, mais notre être. “Savoir que les mots sont seulement des mots et les spectacles seulement des spectacles” peut permettre aux formes d’art de “changer quelque chose au monde où nous vivons”. L’émancipation est aussi au sens premier la sortie d’un état de minorité. Il ne suffit pas de critiquer le système de domination ou de nous faire comprendre ses mécanismes, de montrer encore qu’aujourd’hui règnent la marchandise et le spectacle. Depuis Marx, Debord, et Barthes, nous savons qu’il faut dévoiler, mais aussi qu’image et réalité ne sont que la face d’une même pièce. “Dans le monde réellement inversé, le vrai est un moment du faux” (Debord). Il n’y a pas de secret, d’envers caché, il s’agit simplement du fonctionnement même de la machine qui se répète. Plutôt qu’ajouter un tour à la critique, il faut changer de démarche. C’est au XIXè siècle qu’on a commencés par faire de nous, la masse, un troupeau incapable d’échapper à sa condition. Plutôt que rester enfermés dans des “occupations” et “capacités” assignées, il faut renverser l’ordre social, en renversant la phrase elle-même : les incapables sont capables. Toute scène doit être une scène de dissensus , “toute situation capable d’être fendue en son for intérieur, reconfigurée sous un autre régime de perception et de signification [pour] modifier le territoire du possible et la distribution des capacités et incapacités”. lire la suite du texte
12.11 2008

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