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Dossier design : un secteur sous influence

prix flammarion,le lecteur de demain au siege de flammarion 87 quai Panhard et Levassor 75013 paris - prix flammarion,le lecteur de demain - prix flammarion,le lecteur de demain - Photo olivier dion

Dossier design : un secteur sous influence

Marché de niche occupé par peu d'éditeurs, le livre de design continue de creuser le sillon théorique de ce champ pluridisciplinaire, mais il est lui aussi influencé par les préoccupations écologiques qui s'étendent dans la société. Enquête à l'occasion de la Paris Design Week, du 5 au 14 septembre. _ par

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Par Cécilia Lacour
Créé le 09.09.2019 à 12h17

Défini comme un domaine qui « contribue à la création d'espaces, à la communication de messages visuels et sonores, d'interface, à la production de produits et de services, afin de leur donner un sens, une émotion et une identité, d'en améliorer l'accessibilité ou l'expérience », le design ne possède pas de « définition unique et définitive, puisqu'il se réinvente » sans cesse, explique l'Alliance française des designers sur son site Internet.

Isabelle de Tinguy, Place des Victoires- Photo OLIVIER DION

Si les contours de cette discipline sont difficiles à définir, le design n'en est pas moins omniprésent dans le monde qui nous entoure, dans la décoration d'intérieur, l'architecture, la mode, la scénographie des espaces publics ou la communication visuelle. Pourtant, ce domaine est un segment éditorial de niche qui ne compte qu'une dizaine d'acteurs dont la moitié existe depuis moins de vingt ans comme Pyramyd, créé en 2001, les éditions B42 (2008) ou Zeug (2016).

Sandra Chamaret, Zeug- Photo OLIVIER DION

Ecologie

Pluridisciplinaire, le design ne bénéficie pas de la même couverture éditoriale selon les thématiques abordées. La décoration d'intérieur et l'architecture, les deux champs probablement les plus connus du grand public, jouissent par exemple d'un plus fort intérêt et permettent d'accéder à un public et des ventes plus larges. Pour rendre ce domaine accessible à tous, Flammarion publie une Petite histoire de l'architecture de Susie Hodge (18 septembre) et réédite Tout sur l'architecture : panorama des styles, des courants et des chefs-d'œuvre dirigé par Denna Jones (2 octobre).

L'architecture et le design d'intérieur s'admirent chez Phaidon avec Maisons : architectures d'exception (12 septembre) et Décoration, les plus beaux intérieurs du siècle (3 octobre) qui est publié avec deux couvertures de couleurs différentes : bleu nuit et jaune safran. Taschen a édité en décembre Homes for our time : maisons contemporaines autour du monde de Philip Jodidio, et Pyramyd, diffusé par Harmonia -Mundi depuis le 1er mai dernier, propose un Atlas mondial des -maisons contemporaines de Jonathan Bell et Ellie Stathaki (19 septembre) ou comment Photographier l'architecture de Karine Guilbert (août 2019). A l'image des préoccupations de la -société, « tout ce qui touche à l'écologie et au bois plaît beaucoup car il s'agit de revenir à l'essentiel avec des matériaux sains », observe Isabelle de Tinguy, directrice éditoriale de Place des Victoires, qui a publié l'année dernière les traductions d'Eco-inspirations et de Maisons en bois de Francesc Zamora Mola.

L'écologie s'est frayé un passage chez Taschen avec Green architecture (2018), 100 bâtiments contemporains en bois et Maisons dans les arbres : châteaux de contes de fées dans le ciel (2017) signés par Philip Jodidio. Quand Flammarion publie Accrochage : Herbier (18 septembre), un ouvrage de 21 reproductions d'herbiers à détacher et à accrocher au mur, Carole Munoz et Nicole Masson élaborent une Déco écoresponsable (Mango, 18 octobre). Avec Impact d'Alex MacLean (3 octobre), Dominique Carré éditeur - racheté par La Découverte en 2015 - souligne en images comment le réchauffement climatique et l'inexorable montée des eaux ont un effet sur nos littoraux. Cet ouvrage « lie urbanisme, paysage et graphisme », selon l'éditeur qui observe un rapprochement entre l'architecture et l'urbanisme qui bénéficie d'un « grand intérêt auprès des gens puisqu'il a plus d'impact sur les populations ».

Les matériaux se glissent dans les programmes de Phaidon qui, sous la direction de William Hall, s'est intéressé cette année à la Brique (7 février), au Béton (16 mai) et à la Pierre (19 septembre), et de Flammarion qui souhaite Habiter la terre : l'art de bâtir en terre crue (6 novembre).Ce retour à l'essentiel s'observe à travers des titres qui se font l'écho de la quête de simplicité qui imprègne notre société, comme la décoration scandinave, le mouvement minimaliste ou l'optimisation des petits espaces. Après Architecture d'intérieur minimaliste (29 août), Place des Victoires édite Appartements, optimiser l'espace (5 septembre) et Mini-maisons (10 octobre). L'année dernière, Taschen a présenté 61 cabanes rudimentaires qui mettent en avant un style de vie novateur et écologique, basé sur la simplicité, dans Cabanes de Philip Jodidio tandis que Le style scandinave à la maison d'Allan Torp s'est glissé dans le catalogue de Pyramyd.

Théorie

Les éditeurs ont aussi à cœur de présenter le travail de grands designers. C'est d'ailleurs la mission que s'est fixée Norma, fondée en 1991 par Maïté Hudry. « Dès la création de la maison, j'ai voulu mettre à l'honneur des designers importants mais oubliés », affirme l'éditrice. Après la présentation du travail de René Gabriel (2018) qui est « le premier à penser le mobilier démontable à travers un programme de reconstruction des logements sinistrés pendant la Seconde Guerre mondiale », elle publie le 11 septembre le quatrième volume de Charlotte Perriand, l'œuvre complète dont la carrière est « charnière et a eu beaucoup d'influence », ou encore Marc Held, Skopelos qui rend hommage aux travaux de cet architecte designer sur l'île de Skopelos (Grèce).

Flammarion s'intéresse à l'architecte d'intérieur Sybille de Margerie dans Signé Sybille de Margerie de Laure Verchère (30 octobre). Larousse analyse les travaux de 55 designers dans Le design : des années pop à nos jours (9 octobre) et Taschen réédite 100 architectes contemporains (1er septembre). Après la vague #MeToo, des éditeurs ont souhaité rendre hommage à des femmes oubliées par l'histoire : Taschen avec Les filles du Bauhaus (avril 2018), Pyramyd avec Architecture, design et scénographie : la voix des femmes (octobre 2018), et Phaidon avec Je ne suis pas une femme architecte. Je suis architecte (3 octobre).

Au-delà de son aspect matériel, le design est aussi graphique. Mais « ce n'est pas qu'un logo. Le design graphique touche absolument tout : les campagnes politiques, la musique, les sites Internet... », prévient Julius Wiedemann, directeur de collection chez Taschen depuis 2001 et éditeur des deux volumes de Graphic design de Jens Müller (décembre 2017 et octobre 2018) qui illustrent l'évolution du design graphique de 1890 à nos jours. Un exercice auquel s'est également confronté Dominique Carré qui a coédité avec Les Arts décoratifs - maison d'édition accolée au musée des Arts décoratifs de Paris - Histoire du graphisme en France de Michel Wlassikoff (2005). Une édition revue et augmentée de l'ouvrage sera publiée par Les Arts décoratifs le 4 octobre. Résolument tourné vers cette branche du design, Pyramyd a publié dès 2006 le Guide du graphiste indépendant de Christelle Capo-Chichi (réédité en 2009 et 2015) et propose de Comprendre le design graphique avec Quentin Newark (2017).

Malgré la publication de ces ouvrages, le design graphique est peu exploité en France, surtout comparé à l'attention portée au design d'intérieur. « Nous avons un manque cruel de littérature théorique du design. Mon objectif est de constituer une véritable bibliothèque d'outils théoriques » sur les pratiques du design, du dessin graphique ou encore de la typographie, affirme Alexandre Dimos, fondateur de B42 (diff. Les Belles Lettres) et cofondateur du studio de design deValence à Paris. L'éditeur cherche notamment à « déplacer le point de vue ou le lieu de production » avec des titres comme Devenir un expert en rakugaki : développer son imagination par le dessin (novembre 2016) ou Le catalogue de la mort (20 septembre) signés par Bunpei Yorifuji, Terra Forma de Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes et Axelle Grégoire (avril 2019) qui ont effectué une « exploration du globe après l'avoir coupé en deux et retourné comme un gant » pour souligner de nouvelles représentations de la Terre, ou encore Pour une critique du design graphique de Catherine de Smet (4 octobre).

Enseignante et graphiste, Sandra Chamaret porte aussi une casquette d'éditrice depuis 2016, année où elle a cofondé Zeug (diffusé par Paon Diffusion et distribué par Serendip Livres), du nom d'un suffixe allemand qui transforme une -action en objet. « L'activité de la maison s'articule autour de deux axes : la typographie et des ouvrages pédagogiques co-édités avec la Haute école des arts du Rhin de Strasbourg ou l'Ecole nationale d'architecture de Paris-Belleville », explique l'éditrice qui a publié De la couleur comme un code et De l'objet comme un parcours en 2016, et Pas vu pas pris en 2017, qui analyse les formes de littérature dessinée ou illustrée, et Bande annonce : cinéma et bande dessinée, qui s'est plongé en avril dernier dans la culture de l'image. Des ouvrages et des initiatives nécessaires sur le marché français pour pouvoir pleinement appréhender le design, cette discipline aux frontières larges et poreuses. 

Des livres pensés comme des objets

Cécile Remechido- Photo DR

Présents sur un segment qui lie le beau et l'utile, les éditeurs d'ouvrages de design portent une attention particulière à la conception graphique des titres qu'ils -publient. D'autant plus que certains d'entre eux portent une double compétence : ils sont à la fois éditeurs et designers. « Je fais très attention à la fabrication et à la typographie. La mise en page permet de faire recevoir le texte de manière différente », affirme Alexandre Dimos, fondateur de B42 et cofondateur du studio de design deValence qui assure la conception des titres de la maison. Son point de vue est partagé par Céline Remechido, directrice éditoriale de Pyramyd qui cohabite depuis sa création avec la revue spécialisée Etapes : « Avec le graphisme, on peut simplifier l'information et renforcer le côté pédagogique des livres », estime l'éditrice dont la maison a pour objectif de publier « des ouvrages au maximum ouverts et accessibles, sans toutefois faire baisser le niveau ». Elle va notamment éditer L'architecture d'intérieur : un guide pratique de référence signé par Chris Grimley et Mimi Love (7 novembre), un « livre très technique pour professionnels et étudiants » mais qui est élaboré avec une maquette attractive de façon à « ne pas rebuter le lecteur ».

« Je ne veux pas publier trop de livres mais j'ai à cœur de bien les travailler, assume Sandra Chamaret, cofondatrice de Zeug et qui est par ailleurs enseignante et graphiste. La typographie qui peut être un sujet austère. Mais, dans nos livres, nous voulons en faire quelque chose de joyeux et coloré, avec beaucoup d'images pour que de nombreuses personnes puissent comprendre le sujet. »

Un objectif qui s'est retranscrit dès la publication de Xavier Dupré, itinéraire typographie : un entretien avec Julien Gineste (2016) et qui se poursuit à travers un entretien, à paraître en octobre, avec Pierre di Sciullo qui a « inventé des signes, des alphabets et des formes de lettres bizarres ». La maison, qui n'inscrit pas son nom sur la couverture mais sur la tranche de ses titres afin de proposer des couvertures « plus dépouillées », va plus loin dans la conception de ses ouvrages.

Objets artisanaux

Sandra Chamaret et Julien Gineste, ses deux cofondateurs, développent parfois des livres-accordéons et proposent des tirages de tête pour leurs ouvrages. C'est par exemple le cas avec Vues/Lues de -Marion -Bataille (2018) - une collection de cartes postales qui -forment un alphabet - dont la couverture du tirage de tête est « une carte avec le titre brodé » au fil rouge. « Nous essayons d'inventer des objets artisanaux en lien avec le livre pour pouvoir justifier un prix plus élevé. Il existe en ce moment une réflexion sur un retour à l'artisanat dans le design, c'est quelque chose que je veux transmettre dans mes livres », explique Sandra Chamaret. Sans aller jusqu'à réinventer la forme visuelle de ses titres, Norma pense chaque publication comme un projet à part entière dont la mise en forme est déléguée à des designers graphistes. A titre d'exemple, le studio deValence d'Alexandre Dimos a eu la charge de concevoir la maquette de Memphis : plastic field à paraître le 11 septembre chez Norma. Maïté Hudry et Matthieu Flory, les deux éditeurs de la maison, prêtent par ailleurs une grande importance au papier utilisé. Il n'est pas rare de sentir trois textures différentes en feuilletant l'un des ouvrages du catalogue : une pour les photos, une pour les catalogues et une dernière pour le texte.

Si le soin accordé à la conception graphique des textes permet aux éditeurs d'innover sur la forme, il les empêche cependant de se diversifier et de se lancer sur le marché numérique. « Nous avons essayé de publier des ouvrages numériques mais avec ce support, on perd la notion d'objet. Nous avons dû déconstruire tout ce que nous avions fait en termes de typographie et de maquette, alors que c'est justement notre valeur ajoutée », regrette Céline Remechido qui, pour l'heure, a renoncé au numérique pour continuer à penser ses ouvrages comme des objets beaux et utiles. 

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