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Extension du domaine de la chute

Nina Bouraoui - Photo Richard SCHroEDER/Flammarion

Extension du domaine de la chute

Destin d’un électronicien asocial que l’amour va faire plonger dans le tourbillon de la vie. Nina Bouraoui se réinvente en romancière du réel. Vertigineux.

 

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Par Sean James Rose ,
Créé le 29.11.2013 à 14h34 ,
Mis à jour le 06.12.2013 à 13h59

Bruno Kerjen est salarié dans une boîte de composants électroniques à Paris. Sa vie, c’est le bureau, son «box». La vie à l’extérieur ne le concerne pas. Rentré chez lui en banlieue, à Vitry, il s’enferme et fait du téléphone rose. Il mange gras et «sous vide». Bruno commence à avoir du bide et à perdre ses cheveux, comme ses illusions. En vérité, d’illusions il n’en a pas, n’en a jamais eu, depuis tout petit, depuis son enfance aux odeurs de vin et de nicotine passée dans le bar-tabac de ses parents à Saint-Servan, près de Rennes. La vie n’est pas rose, pas noire non plus, juste grise, il faut y survivre. Pas en combattant - perte d’énergie -, mais profil bas : «Il aspirait à une vie sans histoire, seul ou accompagné, mais plutôt seul. Parce que si les hommes n’étaient pas libres et encore moins égaux, il savait aussi qu’ils demeuraient seuls, de la naissance à la tombe.» A Paris, le boss de Supélec l’apprécie (un faux-cul pervers). Il y a aussi une gentille collègue un peu plus âgée, bientôt virée, qui mourra d’une maladie sans un au revoir ni un merci. En Bretagne, il a Gilles, son pote fumeur de joints qui décharge des caisses en attendant le Brésil. Sinon, la compagne, la vraie, c’est la bibine, l’alcool qui fait oublier qui l’on est même s’il ne parvient pas à effacer tout à fait le souvenir de Marlène, la blonde, la bombe, la star du bahut qui s’était promis de ne pas crever dans leur trou et de tracer. Marlène qui ne l’envisageait pas «comme un mec» mais comme un ami, Marlène la seule, l’unique qu’il ait jamais aimée.

Dès les premières pages de Standard, le nouveau roman de Nina Bouraoui, on est aspiré par le destin sans destin de ce vieux jeune homme dont l’existence en bémol n’est que la traduction de son angoisse de vivre et d’aimer. Ici rien ne se passe, et pourtant ça file. On suit le personnage au rythme de ses jours glauques et de sa misère sexuelle, comme scotché par sa vertigineuse solitude. Toute cette noirceur réaliste, évidemment, fait penser à des romanciers comme Houellebecq. On se demande même comment l’auteure de La vie heureuse (Stock, 2002), magnifique récit d’ivresse amoureuse sur fond de tubes des années 1980, ou encore de Sauvage (Stock, 2011), histoire d’amour juvénile en Algérie, a bien pu se fondre dans un héros si sombre, et avec lui nous confondre dans cette purée de pois dépressive. Mais c’est que Nina Bouraoui a beau se renouveler en écrivaine du réel, il n’y a pas de malheur qu’elle ne sache rédimer du feu des sentiments. Contrairement à la veine susmentionnée, jamais de cynisme chez Bouraoui. Sous la grise peau du quotidien, elle fait vibrer l’émoi de qui se croyait anesthésié. Gilles appelle Bruno pour lui dire que Marlène est rentrée dans la région et travaille dans le salon de coiffure de sa mère. Désormais, elle est brune. Pas grave, Bruno s’emballe, veut la revoir : «Oui, c’était ça qu’il voulait, repartir, recommencer, comme le pauvre blaireau du lycée pro qu’il avait été. […] Il avait une vision de Marlène, la savait fausse mais s’en foutait, grâce à elle il sortait de la masse des voyageurs du RER puis de la gare de Vitry, il était un homme avec une histoire qui allait se faire, il l’avait décidé, il en était fier, préférant se prendre une tôle plutôt que de rester invisible, happé par le vide.» Bruno court-il à sa perte ? Sans doute. Il vit. Vivre, c’est perdre. Qu’importe la chute. L’essentiel est l’envol.

Sean J. Rose

 

29.11 2013

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