Sabino Cassese est une personnalité en Italie. Né en 1935, cet intellectuel de centre gauche, apprécié du Vatican, universitaire et juriste de premier plan, fut aussi ministre de la Fonction publique du gouvernement Ciampi en 1993. Il siège aujourd’hui au Conseil constitutionnel italien.
Auteur de nombreux ouvrages techniques sur le droit administratif, il offre ici une approche destinée à un public plus large sur un sujet délicat. L’Italie, le fascisme et l’Etat est un livre important tiré du document fourni à ses étudiants de l’Ecole normale supérieure de Pise.
Sabino Cassese y avance pas à pas, avec la méthode du juriste, pour développer une thèse qui fera bondir quelques historiens. Il affirme que l’Etat fasciste n’a pas été totalitaire. Pour preuve, il montre ce qu’il a pris et laissé en héritage. « De même qu’il existe une continuité entre l’Etat libéral-autoritaire du préfascisme et celui de la période fasciste, il en existe une entre ce dernier et l’Etat démocratique postfasciste. Les deux tiers des textes rassemblés en 1954 dans un code du droit administratif ont été adoptés sous le fascisme. »
Avec la même précision, Cassese explique que le fascisme - dans lequel il distingue trois périodes - a légué « un secteur public très étendu, un Etat producteur de biens et de services, jouant un rôle économique et social majeur et dont les intérêts vont recouper presque tous les aspects de la vie civile du pays » après la guerre et jusque dans les années 1990.
Pour Cassese, il ne peut y avoir d’Etat proprement fasciste, tout simplement parce que l’Etat ne supporte pas cette idéologie. La rupture proclamée avec le régime libéral et la révolution annoncée n’ont été exagérées que pour dissimuler la réutilisation des institutions préfascistes. Voilà pourquoi il considère que ce type de régime ne peut être classé dans la catégorie des totalitarismes.
« L’idée du fascisme comme parenthèse, d’une cassure nette entre ce régime et l’Italie républicaine, est donc erronée. » Pour lui, ce besoin contemporain de « marquer une distance » ne correspond pas à la réalité des faits, un peu comme ceux qui voudraient ne voir en Vichy qu’une interruption entre la IIIe et la IVe République. En bousculant les idées reçues sur les représentations idéologiques touchant au fascisme et au totalitarisme, Sabino Cassese a le mérite de susciter le débat sur une question fondamentale : qu’est-ce qu’un Etat ?
C’est aussi une invitation à réfléchir sur le fascisme de l’intérieur, en le démontant comme on le ferait d’une mécanique. Selon Cassese, on y trouverait des pièces qui marcheraient aussi dans un moteur démocratique. Mais chacun sait que ce n’est pas le moteur qui choisit la direction… L. L.
