Rentrée littéraire 2021

Gisèle Berkman, « Madame » (Arléa) : La servante

2.Gisèle Berkman - Photo © ARLÉA

Gisèle Berkman, « Madame » (Arléa) : La servante

À travers le récit d'une employée de maison asservie, la philosophe Gisèle Berkman anime un terrible monologue d'ombres. Tirage à 2000 exemplaires.

J’achète l’article 1.50 €

Par Véronique Rossignol,
Créé le 24.08.2021 à 10h00,
Mis à jour le 24.08.2021 à 10h47

Philosophe, auteur de deux essais - La Dépensée (Fayard, 2013) et L'effet Bartleby : philosophes lecteurs (Hermann, 2011) -, Gisèle Berkman fait son entrée en littérature avec une histoire de domination et de déchéance, un huis clos hanté de fantômes où plane sans jamais être nommée la Shoah. Ce texte grave et dérangeant, animé d'une hargne vivace, est la confession de l'employée à demeure de Madame, une vieille femme juive tyrannique. Le jour, celle que sa patronne appelle avec autant de familiarité que de condescendance « mon petit » assure les courses et la cuisine. Elle prépare « le bouillon d'os », le plat préféré de Madame, « la potion vitale qui va recharger sa vieille pile ». La nuit, dans « le Terrier », comme elle a baptisé la chambre qu'elle occupe dans le très vaste appartement bourgeois figé dans le temps, elle note tout « invisiblement, sur [son] grand livre des comptes intérieurs ». Et c'est cette « langue intérieure » faite de souvenirs incertains, de conjurations, de sorts et d'insultes silencieuses, de pensées morbides et de délires que retranscrit son terrible récit où se mêlent rage et mépris mais aussi soumission consentie et dévotion. Personne n'échappe à sa férocité ambiguë, ni les amies de Madame, comme elle « survivantes du grand massacre », ni « la mère Augusta » la concierge, « la Phan Kim » la femme de ménage ou « Adam le coucou » qui rend visite à Madame le dimanche, ni le vieux « Monsieur Paul » dont elle subit les « étreintes molles ». Madame est sans nom et sans prénom. Les prononcer est interdit et la bonne se soumet à la règle. Tout comme elle respecte celle de ne pas toucher au piano, un Érard du XIXe siècle, alors qu'elle affirme pourtant avoir « dans les doigts, une fugue de Bach, la vingt et unième du Livre I, restée muette, comme imprimée dans les phalanges ». Sous l'intimité hostile, des zones d'ombre, des angles morts. « Suis-je sa fille, sa bonne, sa protégée ? ». Ce n'est pas Madame, qui perd peu à peu la tête, qui va fournir les réponses. Et pouvoir expliquer qui est ce jeune garçon sur la photo qui obsède sa servante, derrière laquelle la vieille femme a écrit « Moi et Ilia, Bucarest 1934 ». Identité et mémoire, du présent comme du passé, tout devient de plus en plus trouble au fur et à mesure que Madame s'enfonce dans la démence et que la bonne transformée en garde-malade, prend le pouvoir sur leur vie recluse. Les réponses sont peut-être derrière les portes du bureau condamné de Monsieur où se côtoient, bien rangés, des livres érotiques, la Kabbale, des manuels de dermatologie et des volumes de droit ? On croirait sentir les odeurs du vieil appartement, de sa poussière. Celles des secrets longtemps confinés.

Gisèle Berkman
Madame
Arléa
Tirage: 2 000 ex.
Prix: 20 € ; 392 p.
ISBN: 9782363082749

Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités