Avant-critique Roman noir

Hervé Le Corre, "Qui après nous vivrez" (Rivages)

Hervé Le Corre - Photo © Philippe Matsas/Opale

Hervé Le Corre, "Qui après nous vivrez" (Rivages)

En embuscade aux confins des perspectives humaines, Hervé Le Corre traverse les siècles jusqu'à parvenir à la fin de la civilisation.

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Par Jean-Luc Manet
Créé le 15.01.2024 à 09h00 ,
Mis à jour le 15.01.2024 à 20h11

Nos futurs. C'est déjà demain et il est temps de reprendre la route, celle de Mad Max ou de Cormac McCarthy. « Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable : l'électricité était morte », tel pourrait être l'incipit de Qui après nous vivrez, paraphrasant celui de La guerre du feu. De la sorte, « la nuit tombe sur le siècle » et, après quatre générations de chaos, plus grand-chose ne subsiste, si ce n'est quelques fragiles survivantes. Rebecca, Alice, Nour, Clara : ces destins de rescapées d'un même lignage nous sont ici relatés dans le désordre. C'est le mot. On ne peut pourtant pas parler de flash-back puisque seul le futur donne corps au roman. Disons que le degré d'anticipation varie au fil des chapitres, du plus lointain et désespéré au plus proche et hélas concevable. De ces femmes, redevenues génitrices, jouets et forçats, les parcours et les liens du sang sortent doucement du brouillard d'un monde qui s'enténèbre. Et ça cogne.

On se fait chaque jour à l'idée d'une apocalypse prochaine et à ses carnages inhérents, mais cette déclinaison inédite de l'anarchie, proposée par un Hervé Le Corre toujours exigeant et émouvant, en bouscule les codes et les outrages de rigueur. Plutôt que magnifier les cataclysmes, tels d'obscènes feux d'artifice, l'auteur se penche au chevet des vivants et de leurs rêves d'armistice. On suit leur déroute vers un néant de plus en plus aride et dangereux, où seul l'ordre des obscurantismes religieux et des rages guerrières rythme des quotidiens chahutés. Rares et précaires sont les oasis de sérénité, à l'instar de la communauté de La Cécilia ou de cette clairière tenue par une sorcière de western et son fils handicapé. Suzanne ou Marianne : elle-même ne conserve de son prénom qu'un souvenir flou. Seule l'allusion à Leonard Cohen semble résister à l'érosion du temps, des saisons qui fanent et des mémoires qui flanchent.

Hervé Le Corre a souvent extrapolé le passé − celui du Paris de la Commune avec son incontournable Homme aux lèvres de saphir (Rivages, 2004) ou celui des années 1950 avec Après la guerre (Rivages, 2014) −, voire charbonné un présent tout aussi conflictuel et sans horizon (Prendre les loups pour des chiens ou Traverser la nuit, Rivages, 2017 et 2021). Le voici conjuguant au futur l'amertume de lendemains à redouter, entre mélancolies calcinées et geysers de violence induite. Avec des outils qui lui sont propres, il ouvre au cœur du thème récurrent de la déliquescence de notre civilisation une nouvelle voie dans le sillage des exodes mythiques, passés, présents ou prévisibles. Dans les décors soignés d'un cauchemar à ciel ouvert, ses personnages se débattent pour garder des bribes d'humanité. Si leur fuite, juste animale et sans but, n'est dictée que par la peur, leur solidarité demeure, telle une flamme vacillante, sans doute la meilleure arme face au chacun pour soi ambiant. Ainsi, ils traversent des décennies faites de drames et de terreur, gardant comme seul bien le fil d'une saga familiale rincée par les catastrophes et la barbarie. Le manque d'air et d'espoir étouffe mais l'écriture d'un grand orfèvre du noir donne de la lumière à la vie qui s'éteint. Elle ne se rallumera pas : l'inutile claquement du disjoncteur comme une ultime sentence au chevet de nos « frères humains qui après nous viv[r]ez... »

Hervé Le Corre
Qui après nous vivrez
Rivages
Tirage: 15 000 ex.
Prix: 21,90 € ; 400 p.
ISBN: 9782743661649

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