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La messe est dite

Jérôme Ferrari - Photo DR/ACTES SUD

La messe est dite

Sur fond d’enterrement d’une reporter-photographe corse, Jérôme Ferrari creuse les thèmes de la foi, de l’action violente, de l’obsession des images et de la mortalité.

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Par Sean James Rose,
Créé le 25.05.2018 à 00h00,
Mis à jour le 25.05.2018 à 00h00

Nihil videbat, "il ne voyait rien", ainsi est décrit dans la Vulgate de saint Jérôme le moment où, désarçonné, Saül, le persécuteur des chrétiens, se convertit sur le chemin de Damas. La lumière l’éblouit. Il ne voyait rien que la lumière de la vérité, vit qu’il n’était que matière vouée à la mort. Le bourreau "ne respirant que menaces et carnage" se convertit en apôtre du Christ et apologiste de l’amour du prochain. Saül devient Paul.

La lumière qui révèle sa vocation à l’oncle d’Antonia dans A son image de Jérôme Ferrari est celle qu’on a oublié d’éteindre et qui perce l’ombre nocturne à travers la fenêtre. Vocation est impropre: l’homme ne croyait même pas en Dieu. Il rentre d’une partie de poker tardive au mitan de la nuit, il est de retour là où il ne veut pas retourner, chez sa maîtresse, une veuve de 35 ans qui vit avec son petit garçon, une femme rencontrée au hasard d’une fête votive de village corse, qu’il n’a pas le courage de quitter. Il aperçoit cette fenêtre allumée de la maison du curé. La réflexion qu’il se fait s’échappe: le prêtre est mort. Il répète à haute voix: "Le prêtre est mort et tu vas prendre sa place." Ces mots, il les redit à Damienne qui l’attendait chez elle. Absurde. Comme un saut dans le vide de l’absolu. Sublime échappée vers l’infini? Ou lâcheté ordinaire du type qui n’assume pas… Nul ne saura. A plus l’infini, deux parallèles se rejoignent; au-delà du visible se résorbent les contradictions, peut-être. Celles-ci demeurent, quoi qu’il en soit ici-bas, et traversent la nouvelle fiction de l’auteur du Sermon sur la chute de Rome (même éditeur, prix Goncourt 2012), sans troubler le déploiement du récit; elles le tissent même.

Au début de ce magnifique roman au vertige mystique, l’homme devenu à son tour un vieux prêtre officie aux obsèques de sa nièce Antonia, reporter-photographe qui a couvert les fronts de guerre. L’oncle, qui était aussi son parrain, avait offert à la journaliste décédée son premier appareil photo, quand lui était encore incroyant et écumait les bistros, et tapait le carton avec les copains, alors que la jeune fille allait plonger plus avant dans l’illusion qu’une image dit vrai.

Remarquablement construit, le livre de Ferrari fait oublier la complexité des diverses temporalités narratives par le déroulé linéaire de la messe d’enterrement d’Antonia; en l’espèce, les parties successives de la liturgie chantée, Requiem æternam, Kyrie eleison, Agnus DeiLibera me sont les entrées de chapitres d’une histoire où s’enchevêtrent plusieurs histoires: la carrière d’Antonia, sa passion pour Pascal B., un militant du FLNC, mais également une réflexion sur l’image et la photographie, la violence politique, la justification de l’absurde de nos vies par la radicalité des idées, le miracle du vivant et le scandale de la finitude: "Sur les photographies, les vivants mêmes sont transformés en cadavre parce qu’à chaque fois que se déclenche l’obturateur, la mort est déjà passée." Nihil videbat, il vit le néant, vit que, hors la lumière, il n’était rien. Savoir cela n’est sans doute pas rien. Sean J. Rose

Jérôme Ferrari
A son image
Actes Sud
Tirage: 40 000 ex.
Prix: 19 euros; 224 p.
ISBN: 978-2-330-10944-8
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