À l’origine, une thèse de doctorat en sociologie consacrée par une chercheuse à l’univers de la reliure, qui la fascinait pour des raisons personnelles. Louise Mirabelle Biheng-Martinon en tire un livre, Voyage au pays des relieurs, publié à L’Harmattan en 2004. « C’était une étude sur la reliure, explique-t-elle. D’un point de vue historique, des incunables contemporains de Gutenberg jusqu’à nos jours, en montrant son évolution, technique, esthétique, souvent en lien avec les grands courants artistiques (le surréalisme par exemple, qui lui donna une visibilité inédite), et d’un point de vue sociologique, avec sa professionnalisation, et sa féminisation ». Mais ce livre ne pouvait pas absorber toute la matière collectée par la sociologue, à qui, de surcroît, la veuve de Julien Fléty (1910-1999), auteur du Dictionnaire des relieurs français ayant exercé de 1800 à nos jours (Technorama, 1988), avait confié le soin de reprendre et d’actualiser le travail de celui qui fut le Secrétaire général du Syndicat de la Reliure-Dorure et Brochure.
Religare a paru le 15 décembre 2025 aux éditions MP- Photo MP ÉDITIONSPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Louise Mirabelle Biheng-Martinon s’est donc remise à la tâche, concevant Religare (verbe latin qui signifie à la fois relier les êtres et relier un livre), une somme en deux forts volumes : le tome I se veut une fresque historique de la reliure, illustré de 112 photos d’ouvrages par Vincent Lappartient. « Ce travail à lui seul nous a occupés une année, raconte la maîtresse d’œuvre. Vincent a pris environ 1 200 photos ! C’était la première fois que des bibliophiles privés éminents acceptaient de nous ouvrir leur bibliothèque et de laisser photographier leurs livres. Douze ont joué le jeu, anonymes sauf un seul, le grand collectionneur Pierre Rodocanachi, amateur de poésie contemporaine, qui a par ailleurs signé la préface du livre ».
Monde feutré
Il faut préciser que le monde des bibliophiles amateurs de reliure est une niche dans une niche, un petit monde feutré où tout le monde se connaît et fuit la lumière comme la peste, même si, selon Louise Mirabelle Biheng-Martinon, « on voit arriver aujourd’hui de nouveaux bibliophiles, jeunes, et aux goûts sensiblement différents de leurs aînés ». Ils sont passionnés par l’illustration, par exemple, et la BD.
Évidemment, ces passions demandent quelques moyens, même si des innovations techniques, qui prennent en compte l’évolution de la société, l’écologie (nouveaux matériaux, papiers recyclés), peuvent « démocratiser » la niche. « Aujourd’hui, le bibliophile qui donne carte blanche et budget illimité, à l’aveugle, à un relieur, ça n’existe presque plus, poursuit la sociologue. On parle contraintes financières, commandes, devis… ce qui déplaît parfois aux artistes ! » C’est l’époque qui veut cela, et la reliure, avec son statut de métier d’art, doit s’adapter.
La bonne nouvelle, c’est que, de ce côté-là, la relève des grands anciens modernes (les Leroux, Martin, De Gonnet, Monique Mathieu…) est assurée. Nouvelles stars, on peut citer Edgar Claes, frère dans une abbaye belge, Florent Rousseau, l’expert en polycarbonate, ou encore la jeune Louise Bescond. Côté formation, il existe en France trois établissements d’excellence : l’École Estienne et le lycée Tolbiac, à Paris, le lycée Paul Cornu, à Lisieux ; ainsi que La Cambre, en Belgique. On parle ici de la reliure d’art, pas de la reliure industrielle, laquelle nécessite d’autres compétences. Une reliure d’art, c’est une œuvre unique, faite à la main, avec des matériaux nobles, qui exige de nombreuses phases et opérations. D’où son prix, forcément élevé. La simple reliure artisanale « de protection », elle, est moins onéreuse. Il existe aussi une reliure de restauration, qui joue un rôle majeur dans la préservation du patrimoine écrit, géré par de grandes institutions comme la Bibliothèque nationale de France. Tous ces relieurs, du Moyen Âge à nos jours, célèbres ou plus modestes, sont recensés dans le tome II de Religare, réédition révisée, enrichie et augmentée du travail de Julien Fléty : pas moins de 5 000 notices.
Louise Mirabelle Biheng-Martinon insiste sur le côté « collectif » du chantier, qui réunit spécialistes et collectionneurs. Ajoutons que les deux volumes de 23 x 29 cm, toilés rouge sous coffret assorti, ont été reliés par la grande maison Babouot, à Lagny-sur-Marne, celle qui s’est fait une spécialité d’habiller les volumes de la Bibliothèque de la Pléiade.
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