On connaît le talent singulier d’Alain Sevestre, écrivain rare et discret, pour inventer des histoires décalées, un rien déjantées, avec souvent des intrigues à tiroirs. Dans ce registre, Poupée vient joliment enrichir sa bibliographie, après Le slip ou Revolver. Cette fois encore, c’est un objet qui se trouve au centre de l’intrigue. Bien plus qu’un objet, en fait.
Le narrateur, celui autour duquel tout tourne, s’appelle Scott. C’est un joli lionceau en peluche, compagnon et destinataire des plus tendres attentions d’Edgar, un financier londonien aussi riche qu’immature. Trader impitoyable la semaine, qui travaille sur d’énormes dossiers à risques et responsabilités, fifils à sa maman le reste du temps, chez qui il va déjeuner tous les dimanches, à deux maisons de chez lui. Avec Scott, bien sûr. Toujours impeccable, toujours pimpant malgré les années. On apprendra pourquoi : maman en possède plusieurs exemplaires, en cas de besoin.
Un jour, un élément plus que perturbateur va venir semer la panique dans le petit univers feutré et rupin qu’Edgar s’est construit à Guildford, Surrey. Julie, une Française venue rejoindre à Londres son vieil amant François Dyvrande, lequel lui a fait moult promesses d’avenir, bien sûr. En attendant, il la loge à ses frais dans un studio de Curtain Road, coin branché, et lui trouve un travail de traductrice chez Perkins, une boîte de com. Un temps, la jeune fille, complètement caractérielle, cynique, malhonnête, semble mener une petite vie rangée et sérieuse, mais elle va vite partir en vrille. Elle se conduit mal, se fait détester de ses collègues (puis virer), se soûle en boîte puis couche avec n’importe qui. C’est ainsi qu’un soir, au French House, un pub de Soho, elle fait la connaissance du malheureux Edgar, qui ne sait pas ce qui l’attend !
Belle, peu farouche, elle le séduit illico, of course. Au point qu’il l’installe chez lui. Où elle va le faire tourner en bourrique. Il l’entretient, elle s’ennuie, prend un amant pitoyable et dangereux, un certain Rupert. Mais surtout, elle se polarise sur Scott : vite jalouse de l’amour qu’Edgar lui porte, elle va essayer de s’en débarrasser. Mais des lionceaux de réserve réapparaissent comme par magie ! Ensuite, elle va tomber elle-même amoureuse de la peluche, toujours par jalousie, se la disputant avec Edgar.
Rupert viendra alors mettre tout le monde d’accord, faisant basculer l’intrigue vers une issue que l’on ne dévoilera naturellement pas ici, laissant le lecteur de Sevestre tout à son plaisir de se perdre dans cette histoire farfelue, dont le ressort est un jeu sur l’identité : Edgar est un enfant attardé sans consistance autre que financière, une espèce de marionnette, Julie une garce vulgaire, égocentrique et superficielle, comme une gravure de mode, et puis il y a Scott, qui tire les ficelles. Au final, qui est «poupée » ? Et le roman, doux-amer, n’aurait-il pas pu s’intituler Peluche ?
Jean-Claude Perrier
