9 novembre > Histoire France > Elisabeth Badinter

La féminité est-elle un obstacle à l’exercice du pouvoir ? Non, bien au contraire, répond Elisabeth Badinter. Pour le montrer, elle puise dans son cher XVIIIe siècle. Elle y retrouve un personnage qu’elle connaît bien : Marie-Thérèse d’Autriche (1717-1780). C’est elle qui prit la succession de son père, Charles VI, qui avait laissé le pays dans un piteux état, face à des convoitises multiples. La nouvelle impératrice ne se laissera pas faire. Comme Catherine Ire de Russie, sa contemporaine avec qui elle aura des relations compliquées, elle impose son style, sa fermeté et sa vision politique. Ses nombreuses maternités - elle aura seize enfants dont cinq fils - ne sont pas un obstacle dans ce parcours stupéfiant. En revanche, le poids qu’elle prend au fil des années - la gracieuse jeune femme se trouve désormais trop grosse - fatigue son organisme et lui ôte quelques années de vie.

Selon les trois principes qu’elle s’est donnés - assiduité, humilité et fermeté -, Marie-Thérèse ferraille pour maintenir son empire à flot et résister aux assauts de Frédéric II de Prusse. Elisabeth Badinter nous la montre à la fois souple et inflexible avec ses ministres, ses généraux, mais aussi avec ses enfants dont elle s’occupe, à la différence de son mari, le grand duc de Toscane, un peu falot et très coureur, mais qu’elle considère comme "tout ce qu[’elle a] de plus cher au monde".

Elisabeth Badinter n’a pas voulu écrire une biographie conventionnelle. Marie-Thérèse n’est pas suivie, jour après jour, mois par mois. Elle sert de fil conducteur dans une enquête serrée sur ce pouvoir au féminin dont elle incarne si bien les particularités, les contraintes, les avantages et les ambiguïtés. Elle est le point de fuite d’une perspective plus large où convergent la passion pour le siècle des Lumières et la compréhension du mouvement d’émancipation des femmes.

Elisabeth Badinter a consulté les archives, à Vienne et ailleurs, pour tirer de la montagne de correspondances inédites des éléments pour saisir la psychologie de cette femme qui joue admirablement son rôle d’"homme d’Etat" - elle est couronnée "roi" et non pas "reine" de Hongrie -, de séductrice et de mère aimante. "De la femme à l’épée à la mère en larmes, elle surprend et émeut. C’est le privilège de son sexe dont elle use à bon escient."

Par ce style qui sait dire au plus près, où le plaisir de raconter s’ajoute à celui de convaincre, Elisabeth Badinter montre comment cette femme sauva son pays du désastre en faisant de sa faiblesse une force. En fin de compte, le conflit le plus grave, celui qu’elle eut le plus de mal à surmonter, fut le moment traumatisant de la corégence avec son fils Joseph, véritable couple infernal à la tête de l’Etat. Dans Les deux corps du roi le médiéviste allemand Ernst Kantorowicz a établi la distinction entre le corps naturel et le corps symbolique du monarque, celui qui meurt et celui qui subsiste. Elisabeth Badinter y ajoute le corps maternel et démontre qu’une reine est un roi comme les autres. L’amour en plus. Laurent Lemire

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