Récit/États-Unis 20 mars Kathleen Collins

« Auteure exceptionnelle » dont les histoires sont « passionnées, gracieuses, imprévisibles », selon Zadie Smith, Kathleen Collins était pourtant morte depuis près de trente ans quand son œuvre cinématographique et littéraire a été redécouverte et unanimement saluée aux Etats-Unis. Les éditions du Portrait à qui l'on doit notamment le recueil d'essais Actions scandaleuses et rebellions quotidiennes de la féministe Gloria Steinem propose aujourd'hui la première traduction en français des écrits de la cinéaste afro-américaine pionnière décédée en 1988 à 46 ans d'un cancer du sein. Ce Journal d'une femme noire met ainsi en miroir plusieurs textes de fiction et de non-fiction : quatre nouvelles, des lettres, des extraits de son journal datant des années 1970, et un roman inachevé. Exhumée par sa fille Nina Lorez Collins qui a contribué à la sortie en 2015 d'une version restaurée du film de 1982 Losing ground devenu culte, cette sélection à la mise en forme inédite met à jour la puissante indépendance d'esprit de celle qui fut l'une des toutes premières femmes noires à réaliser un long-métrage de fiction.

« Un appartement dans l'Upper West Side partagé par deux colocataires de races différentes. C'est l'année de l'être humain. L'année de la fin des préjugés de race-croyance-couleur. On est en 1963. » Ainsi commence Qu'avons-nous fait de l'amour mixte ? (Whatever happened to interracial love ?), nouvelle qui met en scène une jeune femme noire de la côte Est, en couple avec un « freedom rider » blanc, confrontée aux préjugés de tous bords, en dépit de l'air de révolution qui souffle sur la ville et sur l'époque. S'y concentre la clairvoyance sans idéalisme, légèrement sarcastique, de Kathleen Collins, fille de la classe moyenne noire du New Jersey, titulaire d'une licence de philosophie et de religion de l'Université de Skidmore et d'un diplôme de littérature et de cinéma à la Sorbonne, activiste engagée dans la lutte pour les droits civiques, au sein du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) dans lequel elle a milité au début des années 1960. L'amour plus que la « race » est son sujet, affirmait-elle. Femme, noire, artiste et intellectuelle, Kathleen Collins raconte surtout comment l'intime et le social se combinent au cœur des relations amoureuses et sexuelles et révèle les ambiguïtés d'une libération paradoxale et toujours en mouvement. Pour elle, la sortie du ghetto est un combat qui ne se mène pas qu'à l'extérieur : il doit s'accompagner d'une rébellion intérieure pour s'affranchir réellement de toutes assignations. Intercalés entre ces microfictions, les écrits autobiographiques dévoilent eux aussi une observatrice à la lucidité crue. Impressionnants de capacité d'autoanalyse et de conscience de soi, le journal et les lettres adressées à ses parents, à des amies proches et à sa fille, éclairent une personnalité portée par « ce besoin irrépressible que j'emporte partout en moi de me réaliser, de toutes les façons possibles ». Pas sûr que les hommages n'auraient pas mis mal à l'aise cette féministe universaliste qui se défiait des modèles érigés en mythes des « premiers de couleur » comme de toute récupération communautariste. Qui en 1962, à 20 ans, écrivait à sa sœur : « Je veux seulement vivre le plus honnêtement possible, et donner ce que j'ai à offrir aux êtres humains - de tous types, noirs, blancs ou jaune -, parce que c'est ainsi que je veux vivre - en ne vendant rien de médiocre aux gens - et parce que nous faisons tous partis de ce jeu insensé qu'on appelle la vie ensemble. »

Kathleen Collins
Journal d'une femme noire - Traduit de l'anglais (États-Unis) par Hélène Cohen et Marguerite Capelle
Portrait
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 15 euros ; 144 p.
ISBN: 9782371200234

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