Justice

Le procès Kravchenko (1/3)

Viktor Kravchenko lors de son procès en 1949.

Le procès Kravchenko (1/3)

Auteur d'un ouvrage dénonçant les atrocités du stalinisme, Viktor Kravchenko est à l'origine d'un des plus grands procès politiques du XXe siècle. 

J’ai déjà évoqué ici, dans le cadre de cette chronique, les travaux de la professeure de droit Catherine Puigelier liées au vaste et foisonnant courant universitaire "Droit & Littérature".

Rappelons que cette aire de recherche recouvre des situations variées, allant du droit applicable à la littérature (qui comprend notamment le droit d’auteur) au droit comme littérature (concept anglo-saxon traitant de la narrativité du droit), sans oublier "la littérature comme supplément rhétorique au discours juridique" (pour reprendre les termes d’un colloque fondateur organisé en 2006 par la Cour de cassation), l’impact des écrivains sur la justice (de Voltaire à Zola) ou encore la place du droit dans la littérature. Les criminels chez Truman Capote, André Gide ou Jean Giono, les contrats chez Balzac, le serment chez Shakespeare, le procès chez Kafka ou Dostoïevski, attestent de la richesse de ce dernier thème.  

Catherine Puigelier enseigne à l'université Paris Lumières (Paris VIII) et est membre du Laboratoire de droit social de l'université Panthéon-Assas (Paris II). Elle vient de signer deux nouveaux volumes — publiés comme les précédents par Mare & Martin dans une passionnante collection "Droit & littérature" — sous le titre Les Grands ProcèsUn territoire d’écriture consacrés à l’affaire Kravchenko, dont elle a reproduit et commenté tous le débats.

L'un des plus grands procès politiques du XXe siècle

Les audiences de ce procès historique, qui s’est tenu en 1949 devant la 17chambre correctionnelle du Tribunal de Seine, cette même chambre qui est toujours spécialisée dans les affaires dites de presse, c’est-à-dire de diffamation, ont duré deux mois. 

De fait, ce procès "Kravchenko", qui connut en son temps un retentissement considérable, conservera, au regard de l’histoire, une place prépondérante dans la chronologie de la dénonciation des atrocités du stalinisme. Ce procès eut en effet lieu en 1949 — alors que Staline était encore vivant —, soit sept ans avant le fameux rapport Khrouchtchev (en 1956) et treize ans avant la publication d’Une journée d’Ivan Denissovitch (en 1962), d’Alexandre Soljenitsyne, qui préfigurait son Archipel du Goulag, paru en 1974.

Par ailleurs, ce procès eut lieu à Paris, soit à des milliers de kilomètres du pays où s’étaient produits les crimes évoqués : par là, certains historiens voient dans cette affaire une préfiguration, mutatis mutandis, des tribunaux à compétence universelle — comme la Cour internationale de justice de La Haye — que nous connaissons aujourd’hui, même si les accusés n’étaient pas des bourreaux du Goulag, mais de simples journalistes communistes français. Quoi qu’il en soit, le procès Kravchenko demeure l’un des plus grands procès politiques du vingtième siècle. Alors qu’il ne s’agissait, au départ, que d’un simple procès… en diffamation. 

Succès planétaire

Victor Andreïevitch Kravchenko était un transfuge soviétique. Né en 1905, en Ukraine, il est issu d’un milieu acquis à la révolution : son père a participé aux insurrections de 1905, qui annonçaient, avec douze ans d’avance, les événements de 1917 et la chute du tsar. Victor appartient à la génération qui se charge d’installer la révolution dans tous les rouages du pays. Membre des Komsomols (les jeunesses communistes), puis du parti Bolchevik, il est capitaine dans l’armée rouge à l’issue de son service militaire, ingénieur et enfin, commissaire politique.

Mais la dékoulakisation (cette répression féroce, et plus particulièrement en Ukraine, de la paysannerie, supposée hostile au nouveau régime, qui provoquera, dans les campagnes, une famine sans précédent) l’éloigne peu à peu de l’idéal soviétique. En avril 1944, profitant de ce qu’il a été nommé à la Chambre de commerce soviétique aux Etats-Unis, il abandonne son poste à Washington et demande l’asile politique. En 1946, il raconte son histoire dans Why I chose freedom (Pourquoi j’ai choisi la liberté), un récit sans concession, de 600 pages, dans lequel Kravchenko dénonce la collectivisation des terres et les camps de prisonniers. 

Le livre, d’abord publié en Amérique, est très vite un succès planétaire : traduit en vingt langues, il paraît dès l’année suivante en France, aux éditions Self, une petite maison récemment créée, dirigée par René Withmann, un maurrassien bon teint, qui le publie au mois de mai 1947 et connaît là son premier best-seller. Le succès de l’ouvrage est en effet considérable : en tout, près de 500 000 exemplaires de l’ouvrage seront écoulés entre 1947 et 1955, un chiffre considérable pour l’époque.

Dénonciation 

Avant J’ai choisi la liberté, d’autres auteurs autorisés ont, dès l’entre-deux-guerres, critiqué le régime stalinien. C’est André Gide qui a, d’une certaine manière, ouvert la voie avec son Retour d’URSS, publié en 1936. En 1941, Le Zéro et l’infini d’Arthur Koestler (Darkness at noon, dans son titre anglais), était bien plus implacable. Mais André Gide n’avait d’audience que chez les intellectuels. Et le livre de Koestler était un roman. Kravchenko parle de ce qu’il a vu, pousse la dénonciation des crimes du stalinisme plus loin qu’elle n’avait jamais été et rencontre un succès grand public.  

Pour ne pas démoraliser Billancourt, les staliniens français se doivent donc de riposter. Le 13 novembre 1947, Les Lettres françaises publient un article intitulé "Comment fut fabriqué Kravchenko", qui, pour le décrédibiliser, accuse celui-ci d’être traître à sa patrie, alcoolique, affabulateur, de "mœurs dissolues" et asservi aux services secrets américains. Kravchenko riposte en attaquant l’hebdomadaire en diffamation. L’affaire est lancée. 

"Renaissance morale"

Les Lettres françaises sont une émanation de la Résistance. Elles ont été fondées, durant l’été 1941, par Jean Paulhan et Jacques Decour (qui sera fusillé par les nazis). Publication illégale (et donc, clandestine) jusqu’à la Libération, Les Lettres françaises incarnaient la résistance intellectuelle à l’occupant. A la fin de la guerre, la revue est noyautée par les communistes. Ceux-ci, du reste, jouissent à l’époque d’un grand prestige dans la communauté intellectuelle française : le Parti Communiste français n’est-il pas, comme il se revendique, le "parti des 75 000 fusillés", celui qui a payé le plus lourd tribut de sang au nazisme ?

En 1953, Louis Aragon deviendra le directeur de la revue. A partir de 1962, Les Lettres françaises connaissent une "renaissance morale" qui prend la forme d’un revirement progressif de sa ligne éditoriale : l’hebdomadaire prend de plus en plus souvent parti pour les intellectuels persécutés à l’Est. C’est insupportable pour le PCF, qui supprime la revue dix ans plus tard, en 1972. 

Mais, à l’époque qui nous intéresse, Les Lettres françaises sont la vitrine du stalinisme pur sucre. Et l’article du 13 novembre 1947, signé du nom d’un "journaliste" inventé pour la circonstance, était directement téléguidé par le PCF, lui-même manipulé par son grand frère soviétique. L’hebdomadaire reçoit son assignation en diffamation le 12 février 1948. Comme il est de règle, dans les procès en diffamation, la charge de la preuve incombe à la défense, qui doit justifier les termes employés à l’encontre du plaignant. Et ce travail, ce sera celui de Joë Nordmann, que les Lettres françaises ont choisi pour les défendre. Inconnu du grand public, Joë Nordmann (1910-2005) n’en fut pas moins un avocat réputé, ancien résistant, défenseur inlassable des droits de l’homme — et qu’on retrouvera dans le procès Papon. A ceci près que, pour Joë Nordmann, la défense des droits de l’homme contournait les frontières du bloc de l’Est. Adhérent du PCF depuis 1933, le procès Kravchenko lui valut du reste une solide réputation de "stalinien" : Joë Nordmann, pour reprendre la savoureuse formule de la journaliste Annette Levy-Willard dans Libération (du 27 mai 1996), c’était un peu "la faucille et le barreau"… 

Figure du barreau

Victor Kravchenko est lui aussi représenté par une figure du barreau. C’est son agent littéraire pour la France, Gérard Boutelleau, qui a choisi de confier le dossier à Georges Izard, parce qu’il fut l’avocat de son père — l’écrivain Jacques Chardonne (né Jacques Boutelleau). Georges Izard, né en 1903, incarnait à la perfection la figure mondaine de l’avocat-académicien (il fut élu sous la Coupole en 1971). Marié à Catherine Daniélou (la sœur du cardinal Daniélou, autre académicien, mort "dans l’épectase du Seigneur…" et d’Alain Daniélou, le grand musicologue et indianiste), Georges Izard tâta à la fois de la politique, du journalisme, de la littérature et du barreau.

Fondateur, avec Emmanuel Mounier, de la revue Esprit, homme de gauche (il avait adhéré à la SFIO en 1937), ancien résistant, sa défense de Victor Kravchenko lui vaudra d’être traité "d’avocat de Coca-Cola" par la presse communiste… Georges Izard disparut à soixante-dix ans, en 1973, alors qu’il était toujours en activité. Du jour au lendemain, le Palais de justice de Paris se retrouva orphelin de "sa silhouette longue et racée, son front de moine cistercien, sa bouche aux lèvres mobiles, exactement faite pour le discours", comme le décrivit Christian Charrière-Bournazel, ancien bâtonnier du barreau de Paris, dans l’hommage qu’il lui rendit en janvier 197, quand il n’était encore que Premier secrétaire de la conférence du stage. 
 
(à suivre)
 

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