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Le sentiment des choses

Hwang Sok-yong - Photo Paik Dahuim/Philippe Picquier

Le sentiment des choses

Deux romans, l’un sur des trieurs d’ordures et l’autre sur sa jeunesse, juste avant son départ pour la guerre du Viêt Nam, illustrent le spectre du talent de Hwang Sok-yong, ce géant des lettres coréennes.

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Par Sean James Rose ,
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Créé le 19.02.2016 à 01h00

Jeongho est surnommé "Gros-Yeux" à cause de son regard noir. Le jeune héros de Toutes les choses de notre vie de Hwang Sok-yong (Philippe Picquier) aime traîner dans les venelles de son quartier où sa mère tient un étal. A 14 ans, il ne va plus à l’école. Son père condamné pour vol a été envoyé en camp de rééducation. Un jour débarque à la maison un homme qui ressemble au baron Ashura, la créature du Dr Hell dans le manga Mazinger Z. Mère et fils vont s’installer avec "Ashura" sur l’Ile aux Fleurs, l’immense décharge de l’autre côté de la ville, où travaillent d’arrache-pied les trieurs d’ordures. Ashura contrôle d’une main de fer la section appartenant à la municipalité. Alcool, jeux, violence et mœurs libres constituent l’univers des gens du dépotoir. Ashura a un fils, "Le Pelé", un garçon de 11 ans dont une partie du crâne est chauve, après que sa propre mère folle l’eut ébouillanté, et qui deviendra "le petit frère" et guide de Gros-Yeux dans ce dédale insalubre.

Dans Toutes les choses de notre vie, le grand écrivain coréen né en Mandchourie en 1943 embrasse à nouveau les réalités sociales de son pays. Après le thème de la douloureuse partition entre Nord communiste et Sud non communiste (démocratique depuis 1987) dans le magistral Monsieur Han (Zulma, 2002) ou de l’exploitation sexuelle des jeunes femmes, dans Shim Chong, fille vendue (Zulma, 2010), ou l’exode des miséreux vers les pays des nantis dans Princesse Bari (qui ressort en "Picquier poche")…, c’est l’envers du miracle économique qu’il dépeint ici. Et une cruelle mise en abyme : ces glaneurs d’immondices sont le rebut d’une société dont ils vivent des rebuts. On a affaire à une croissance à marche forcée et un consumérisme absurde - les paysans ont été expropriés afin de créer cette gigantesque poubelle : "[Gros-Yeux] s’étonnait qu’on fabriquât dans ce monde autant de choses que riches et pauvres achetaient pour se nourrir, s’habiller, utiliser ou simplement posséder avant de les jeter et que toutes ces choses fussent, en fin de course, acheminées ici même." Mais à la décharge, tout a une valeur, tout se recycle. Rien n’est mort, même pas les morts. Au-delà du simple naturalisme, Hwang Sok-yong mêle au concret de la situation la magie de la culture populaire empreinte de cultes des esprits ; les enfants de Toutes les choses… fréquentent une chamane et voient des tobeki, "gnomes sympathiques" et doubles d’une famille de paysans morts.

Dans L’étoile du chien qui attend son repas (Serge Safran), qui fit florès auprès de la jeunesse sur Internet où le livre a d’abord paru, Hwang Sok-yong raconte ses jeunes années, juste avant son départ pour la guerre du Viêt Nam où fut envoyé un contingent coréen : ses amis de lycée, son grand amour "Clochette", sa tentative de suicide, les prémices de l’écriture. Une veine limpide et intimiste s’ajoutant au large spectre du talent de ce géant des lettres coréennes. Sean J. Rose

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