Aurore Laurent et Adrien Viel sont deux jeunes photographes et documentaristes qui n’ont pas choisi la facilité. Plutôt qu’un banal trek au Népal ou même que le fameux pèlerinage autour du mont Kailash, ils ont préféré s’éloigner des sentiers balisés, des chemins de Katmandou, pour s’immerger dans le pays profond, à la rencontre des derniers chamans du Népal, les jhänkri.
Autrefois considéré comme un appendice de l’Inde, le Népal est terre de paradoxes : le petit royaume himalayen, suite à sa méthodique déstabilisation par Pékin, est aujourd’hui gouverné par des maoïstes ; quant à la religion, si l’hindouisme y est majoritaire, le bouddhisme très présent (notamment grâce aux Tibétains qui ont fui le génocide chinois), et les deux souvent mêlés, le peuple népalais conserve profondément ancrés des pratiques animistes et des rituels païens. Dont le chamanisme, même s’il est en voie de disparition.
Aurore Laurent et Adrien Viel ont fréquenté pas moins de vingt-deux jhänkri de trois tribus différentes, les Tamang, les Gurung et les Chepang. L’un d’entre eux, à chaque fois, les a fort impressionnés : Larbil Tamang, qui les a conviés au gewa, la cérémonie pour accompagner l’âme du défunt vers sa métempsycose, Raj Bahadur Gurung, l’astrologue qui lit l’avenir dans les livres sacrés des Anciens, et Prem Bahadur Chepang, qui les a invités au nwagi, la fête de la récolte après la mousson. Ils ont aussi pris part à un pèlerinage en famille à Gosainkanda, un lac perché à 4 380 mètres d’altitude, pour le festival de la Pleine Lune.
Chaque fois, ils ont pu assister à des rituels, à des cérémonies, à des sacrifices et à ces fameuses transes où les chamans sortent d’eux-mêmes pour devenir des intercesseurs avec les esprits, des "cosmonautes de l’invisible" - et qui les laissent épuisés. "Les esprits vous choisissent", disent les jhänkri. Au Népal, où les conditions de vie sont extrêmes, le chamanisme est un art difficile, une ascèse, qui se transmet au sein des clans, en général de père en fils. Quand le fils ne préfère pas descendre à la capitale, où la vie est, en apparence, plus aisée, plus "moderne". La langue des Chepang elle-même, par exemple, est en train de disparaître, supplantée par le népalais, et leur culture avec elle.
Avec méthode et empathie, et sans jamais se poser en anthropologues, les auteurs ont choisi de nous faire partager aujourd’hui leurs aventures au Népal et leur connaissance du chamanisme, dans un album original et passionnant. Clarté de l’écriture, qualité des photographies, et, même, des liens vidéo en début de chaque chapitre pour que le lecteur puisse s’y croire encore plus. Alors, en attendant que le documentaire qu’ils ont réalisé, "aussi animiste que ses protagonistes", soit disponible, flashons les QR codes.
J.-C. P.
