8 octobre > Essai France

Tout commence par une location, à Paris, pas très loin de République. Zineb Dryef entend des bruits. Elle pense à des rats. On lui répond qu’il s’agit plutôt de souris. Elle persiste dans sa répulsion et s’intéresse de manière obsessionnelle à ces rongeurs et à leur présence dans la capitale. Elle lit même Lovecraft pour se faire encore plus peur, notamment une nouvelle sidérante où il est question de "rats dans les murs".

Tout cela aurait pu constituer le début d’un roman. C’est la trame d’une enquête originale et astucieuse, aux confins de l’histoire, de la psychanalyse et du mythe. Car le rat participe de tout cela. A force de vivre à côté des hommes, il en est devenu la part d’ombre, celui qui vit en dessous et qui dégoûte ceux du dessus.

Zineb Dryef rappelle qu’il n’a pas transmis que la peste, via ses puces. Il a aussi propagé des fantasmes, des images du racisme (l’emploi du mot "ratons" pendant la guerre d’Algérie ou la phrase d’Oriana Fallaci "les musulmans se reproduisent comme des rats"), de l’antisémitisme (les nazis comparaient les Juifs à des rats dans leur film de propagande) et même une vision américaine de la capitale au travers du personnage de Ratatouille.

Pour son enquête, cette jeune journaliste indépendante qui a travaillé pour Rue 89, s’est inspirée du fascinant Rats, une autre histoire de New York ("Petite bibliothèque Payot", 2009) de Robert Sullivan. Elle a bien fait. Comme le livre de son confrère américain, elle aborde l’histoire de Paris au travers de ces gaspards qui ne sont pas que de la nuit. Car on en voit aussi le jour, dans certains endroits insalubres.

Avec elle, nous suivons les policiers chargés de la protection des citoyens contre les nuisibles, mais aussi les chasseurs de rats, une spécialiste du Muséum national d’histoire naturelle ou un chercheur de l’Institut Pasteur. La littérature n’est pas oubliée avec Hugo bien sûr ou Proust qui se fournissait en bestioles au ratodrome de la porte de Champerret.

"Plus je lisais d’histoires sur les rats, plus je voulais percer le secret de ces bêtes dans mes murs." Elle évoque ainsi le rat que l’on mange lors du siège de Paris en 1870 - elle a retrouvé des recettes -, le rat que l’on chasse des Halles Baltard à la fin des années 1960 et qui se retrouve à Rungis, le rat qui sert à dénoncer l’étranger malpropre dans les années 1920, le rat qui perturbe les poilus dans les tranchées de 14-18, le rat incendiaire qui ronge les gaines électriques du Georges-Philippar et provoque le naufrage du bateau avec Albert Londres à son bord, le rat cuisinier de Walt Disney qui séduit les touristes, et même le rat qui devient l’emblème du Gud, organisation d’extrême droite, à Assas en 1968. Bref, le lecteur dévore. Et Zineb Dryef est dans son livre comme un rat dans son fromage. Laurent Lemire

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