21 septembre > Essai France > S. Paugam, B. Cousin, C. Giorgetti, J. Naudet

En 1849, Victor Hugo prononce à l’Assemblée nationale son fameux discours contre la pauvreté : "C’est l’anarchie qui ouvre des abîmes, mais c’est la misère qui les creuse. Vous avez des lois contre l’anarchie, faites à présent des lois contre la misère !" Le poète en appelle autant au cœur des législateurs qu’à leur raison. C’est que les indigents non seulement dérangent le confort des privilégiés, mais ils risquent de troubler l’ordre public.

Pour vivre heureux, vivons à l’écart ; les sociologues Serge Paugam, Bruno Cousin, Camila Giorgetti et Jules Naudet ont enquêté sur les "ghettos d’opulence" à Paris, São Paulo et New Delhi : "Vivre dans un quartier ségrégué où se concentre la richesse permet donc aux catégories supérieures de profiter des avantages de l’entre-soi en termes de sécurité et de bien-être et d’être en conformité avec le statut social auquel elles aspirent." Dans Ce que les riches pensent des pauvres, les auteurs montrent combien la notion bourdieusienne de "distinction" est loin d’être obsolète : "Les riches ne peuvent se définir eux-mêmes sans donner un sens à la position dominante qu’ils occupent, sans évoquer, au moins indirectement, la situation de celles et ceux qui vivent dans le dénuement, et, par conséquent, sans rationaliser les inégalités." Construction d’une frontière morale (discrimination par le goût esthétique, l’éducation), processus de répulsion (souci de distanciation vis-à-vis de couches sociales considérées sales) et neutralisation de la compassion (discours de "naturalisation de la pauvreté" - c’est dans l’ordre des choses - et de méfiance vis-à-vis des bénéficiaires des programmes d’éradication de la pauvreté - tous des profiteurs !) forment un "triptyque de la discrimination".

Les différences entre les trois villes étudiées demeurent, chacune ayant son héritage politique et culturel propre. Paris, dans un esprit égalitaire hérité de la Révolution, offre un "ordre socio-spatial euphémisé" ; quant à São Paulo et à New Delhi, leurs beaux quartiers partagent une vision hyper inégalitaire, chez l’une avec un tropisme hygiéniste, et chez l’autre avec un sentiment de supériorité morale chevillé au corps. S. J. R.

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