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Librairie : une amélioration en trompe-l'œil

Librairie Petite Egypte, à Paris. - Photo OLIVIER DION

Librairie : une amélioration en trompe-l'œil

Dévoilée en avant-première parLivres Hebdo, l'étude sur la situation économique et financière des librairies indépendantes réalisée pour les RNL par l'institut Xerfi révèle une amélioration de leur résultat net moyen, mais confirme leur fragilité et interroge les moyens dont elles disposent pour préparer l'avenir. _ par

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Par Clarisse Normand
Créé le 28.06.2019 à 17h43

Gare aux conclusions hâtives. Le taux de résultat net de 1,5 % dégagé en moyenne (hors éléments exceptionnels) par les librairies indépendantes en 2017 traduit une amélioration de leur situation financière. Mais l'étude sur l'économie de la filière que présentera l'institut Xerfi aux Rencontres nationales de la librairie du 30 juin et du 1er juillet à Marseille souligne la fragilité des éléments sur lesquels elle repose et le prix payé par la profession pour l'atteindre. Réalisée sur la période 2011-2017 auprès d'un échantillon de 154 librairies, l'étude commanditée par le Syndicat de la librairie française (SLF) comprend à la fois une analyse statique des performances de la branche en 2017 et une analyse dynamique. Celle-ci met en lumière des évolutions contrastées entre les grands établissements (plus d'un million d'euros de chiffre d'affaires), les moyens (de 300 000 euros à 1 million) et les petits (de 100 000 à 300 000 euros).

Small is beautiful

Sur un marché en recul de 0,4 % en moyenne par an entre 2008 et 2018, les librairies ont dû faire face à une concurrence accrue des pure players en ligne dont les ventes de livres ont progressé de 5,6 % par an portant à 16,5 % leur part de marché en 2018. Dans ce contexte difficile, l'étude dynamique (voir graphique p. 28) montre que les grandes et moyennes librairies ont bien tiré leur épingle du jeu jusqu'en 2016, mais qu'elles décrochent en 2017, avec un recul respectif de leur chiffre d'affaires de 0,7 % et 0,8 %.

A l'inverse, les petites librairies, à la peine jusqu'en 2016, ont bénéficié d'une reprise d'activité en 2017 (+ 1,5 %). Témoignant d'un regain d'intérêt des Français pour le commerce de proximité, ces ruptures de tendance semblent se confirmer en 2018, interrogeant le modèle commercial des grands établissements.

Paradoxalement, ces évolutions ne se traduisent nullement dans celles des marges commerciales. Non seulement l'étude dynamique confirme le lien entre la taille des librairies et leur niveau de marge commerciale, mais elle révèle un accroissement du différentiel entre les petites et les grandes structures. Ayant progressé de 0,9 point, en moyenne dans les grandes librairies, pour atteindre 36,8 % en 2017, le taux de marge commerciale (par rapport au CA) a reculé de 0,4 point, à 32 %, dans les petites. Soit un écart de presque 5 points (contre 3 en 2011). Dans les structures moyennes, où il a progressé de 1 point, ce taux a atteint 34,4 %.

Dans ce contexte, marqué également par des charges externes (transport et loyer) relativement élevées, les petites librairies ont serré la vis. Elles ont limité, davantage que dans les grandes et moyennes structures, le poids des charges externes, et elles ont aussi réduit leurs frais de personnel à partir de 2014 (- 3,8 % en valeur en trois ans). Cela ramène, pour la période 2011-2017, à 0,7 point la hausse du poids des frais de personnel dans leur chiffre d'affaires, portant (hors CICE) à 15,3 % le poids de la masse salariale en 2017. Dans les librairies moyennes, cet indicateur a progressé de 1,5 point, à 20,8 %, et dans les grandes de 1 point, à 20 %. Compte tenu des effectifs réduits dans les petits points de vente, tout laisse à penser que les dirigeants ont utilisé leurs salaires comme variable d'ajustement et, pour ceux non salariés, ils ont opté pour une rémunération sur le résultat net. Une mesure qui relativise l'apparente supériorité de rentabilité des petites librairies sur les grandes.

Bouffée d'oxygène

Le financement du cycle d'exploitation suit lui aussi des évolutions contrastées. Entre 2011 et 2017, les grandes et moyennes librairies ont contenu leur besoin en fonds de roulement (BFR). Chez les premières, celui-ci a été divisé par deux, à 8,7 jours de CA, et chez les secondes il est passé de 32,3 à 28,8 jours de CA. Entre la bonne résistance de leur activité et les politiques de rationalisation, ces établissements ont profité d'une baisse de leur stock : de 59,5 à 56,3 jours de CA chez les grands et de 81,2 à 78,9 chez les moyens. Ils ont aussi bénéficié d'un allongement de leurs délais de paiement : + 6,4 jours chez les grands, à 72 jours, et + 2,8 chez les moyens, à 76 jours. A l'inverse, dans les petites librairies, le BFR a augmenté de 13,4 jours de CA passant à 61,4 jours. Cela représente plus de quatre fois le BFR des grandes. Non seulement les petites structures ont enregistré un raccourcissement de leurs délais de paiement de 81,9 à 79,9 jours de CA, mais surtout elles ont vu leurs stocks, dont le taux de rotation est deux fois plus faible que dans les grandes librairies, augmenter de 110 jours en 2011 à 116 jours en 2017.

Entré en vigueur au 1er janvier 2013 pour les salaires compris entre 1 fois et 2,5 fois le Smic, le crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE) a apporté une véritable bouffée d'oxygène à l'ensemble des librairies. Il a représenté, sur leur résultat net, un gain annuel compris entre 0,3 et 0,8 point selon les années et les tailles de librairies et explique pour une bonne part l'amélioration des performances d'exploitation de la profession. Sans le CICE, le taux de résultat net des librairies de taille moyenne aurait été de 0,3 % en 2017, contre 1,1 % avec. Transformé en un allègement de charges sociales depuis le 1er janvier 2019, cet avantage fiscal est devenu aussi important pour l'économie de la profession que l'exonération de la contribution économique territoriale (CET) dont peuvent bénéficier les librairies labellisées Lir (Librairie indépendante de référence). Véritable aide à l'exploitation, ces dispositifs témoignent toutefois de la fragilité des points de vente dont l'équilibre financier dépend en partie des pouvoirs publics.

Une résilience exceptionnelle

Bien qu'ils ne soient pas rigoureusement comparables à ceux de l'étude 2005-2011 publiée par Xerfi en 2013, les résultats de ce nouvel état des lieux en confirment plusieurs tendances. En treize ans, les petites librairies affichent des marges commerciales stagnantes, des besoins en trésorerie croissants et des réductions de masse salariale dangereuses. L'étude rappelle aussi, grâce à des comparaisons avec une quinzaine d'autres commerces de détail, que la librairie reste l'un des moins rentables. Indicateur clé mesurant la richesse produite une fois les charges payées, leur taux d'excédent brut d'exploitation, soit 2,1 % en moyenne en 2017, se situe à l'avant-dernière place, quasiment ex aequo avec les boutiques d'ordinateurs et logiciels mais loin derrière la maroquinerie et l'optique, qui affichent respectivement des moyennes à 15,4 % et 10, 4 %.

Au regard de tous ces indicateurs, lalibrairie affiche un taux de résilience exceptionnel. Dans un contexte difficile, certains établissements ont dû fermer, réduisant le nombre de librairies (selon le code NAF) de 2 360 à 2 244 entre 2008 et 2018. Toutefois, après le pic de défaillance en 2012-2014, la profession affiche depuis un taux de défaillance inférieur ou égal à 2 % alors que, dans d'autres secteurs plus rentables comme les fleuristes et les marchands de meubles, celui-ci atteint respectivement 2,5 % et 3,6 %. Cette comparaison tend à prouver, s'il en était besoin, que le métier de libraire reste une affaire de passionnés, conduisant au maintien en activité d'entreprises qui, dans d'autres métiers, auraient fermé. Encore faut-il qu'elles aient les moyens de leurs ambitions et qu'elles puissent rester attractives auprès de leur clientèle.

Evolution du CA des librairies selon leur taille

Jusqu'en 2016, l'activité des grandes et moyennes librairies a bien mieux résisté que celle des petites. Mais l'année 2017 marque une inversion de tendance.- Photo XERFI/MODÈLE MAPSIS

Performances économiques moyennes des librairies entre 2011 et 2017

 
- Grandes librairies (CA > 1 M€) Librairies moyennes (0,3 M€ < CA < 1 M€) Petites librairies (0,1 M€< CA < 0,3 M€) Moyenne brute (non pondérée)
PRINCIPAUX POSTES DE CHARGES - - - -
Poids des autres achats et charges externes 13,80% 13,10% 15,90% 14,10%
Poids des frais de personnel (yc CICE) 19,40% 20,00% 15,20% 18,60%
Poids des impôts et taxes 1,40% 0,70% 1,00% 1,00%
PRINCIPAUX SOLDES INTERMÉDIAIRES DE GESTION - - - -
Taux de marge commerciale (% des ventes marchandises) 36,90% 34,80% 33,70% 35,20%
Taux de marge commerciale (% du chiffre d’affaires) 36,60% 34,30% 32,30% 34,50%
Taux d’excédent brut d’exploitation 3,00% 3,00% 2,90% 3,00%
Taux de résultat courant avant impôt 1,70% 1,50% 1,10% 1,50%
Taux de résultat net (yc éléments exceptionnels) 1,30% 1,50% 1,20% 1,40%
Taux de résultat net (hors éléments exceptionnels) 1,20% 1,30% 0,90% 1,20%
PRINCIPAUX RATIOS DE FINANCEMENT DU CYCLE D’EXPLOITATION - - - -
BFR d’exploitation (En nombre de jours) 13,4 32,4 56,5 33
Stocks (En nombre de jours) 58,6 81 114,4 83,1
Coefficient de rotation des stocks 3,9 2,9 2,1 3
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Source : Greffes des Tribunaux de Commerce

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