Rentrée littéraire 2021

Natasha Trethewey, « Memorial Drive » (Éditions de l'Olivier) : L'âge de l'engrenage

Natasha Trethewey - Photo © MATT VALENTINE

Natasha Trethewey, « Memorial Drive » (Éditions de l'Olivier) : L'âge de l'engrenage

La poétesse Natasha Trethewey revient sur le féminicide de sa mère. Une vie fracassée qu'elle restitue avec sensibilité et dignité. Tirage à 7000 exemplaires.

J’achète l’article 1.50 €

Par Kerenn Elkaim,
Créé le 02.06.2021 à 10h00,
Mis à jour le 02.06.2021 à 16h21

Certaines fêlures ressemblent à des brûlures indélébiles. Elles nous déchirent de l'intérieur, au point de ne plus pouvoir se cicatriser par la suite. Natasha Trethewey en a fait la cruelle expérience. Prix Pulitzer de la poésie, cette enseignante américaine vivait avec une plaie béante, rarement révélée. « Nous sommes aussi faits de ce que nous avons oublié, de ce que nous avons cherché à enterrer ou à retrancher. » Mais la puissance du souvenir peut tout envahir sans prévenir, réveiller la douleur qui ne demande qu'à être connue et mise à nu. « C'est long, très long trois décennies pour apprendre à reconnaître les contours de la perte. » Celle de sa mère, Gwendolyn Ann Turnbough, victime d'un féminicide, en 1985, quand l'auteure avait 19 ans. Une entrée fracassante dans l'âge adulte.

Est-il vraiment possible d'avancer sans se retourner sur un drame qui touche tant de femmes ? Natasha Trethewey a soudain éprouvé le besoin de « donner du sens à notre histoire, de comprendre la trajectoire tragique qu'a suivi la vie de ma mère et la façon dont ma propre vie a été façonnée par cet héritage. » Difficile à exprimer, celui-ci prend forme dans un récit terriblement puissant, qui vire au cauchemar dès les premières pages. Il rend avant tout hommage à la vie, cette composante brûlante, si fragile, si insaisissable. Natasha Trethewey s'empare de sa plume pudique pour remuer le couteau dans la plaie.

Ses mots, choisis avec justesse, sont incroyablement beaux. Ils rendent justice à une femme, qui a tenté de se libérer de son bourreau, mais qui a hélas succombé à cette agressivité, longtemps étouffée. Mais une autre violence s'infiltre entre les lignes... celle envers l'identité métissée de l'écrivain. Elle croyait mordicus à cette vision américaine d'Abraham Lincoln : « Une nouvelle nation conçue dans la liberté et vouée à la thèse selon laquelle tous les hommes sont créés égaux. » Force est de constater qu'il n'en est toujours rien. Natasha le perçoit dès son plus jeune âge. « L'amour seul serait incapable de me protéger. En tant qu'enfant métisse, je serais au bout du compte seule dans ce voyage pour comprendre qui j'étais. » À savoir la fille unique d'une mère noire et d'un père blanc, dans les années 1960 - autrement dit une union plutôt inhabituelle dans ce Mississippi infesté par le Ku Klux Klan. Le couple explose, alors la mère s'installe avec son enfant à Atlanta. Un nouveau départ qui s'accompagne bientôt d'un nouveau compagnon, Big Joe. Ce survivant du Vietnam met d'emblée la gamine mal à l'aise. Il va les entraîner, crescendo, dans un puits sans fond.

Comme dans le Dahlia noir de James Ellroy, Trethewey traite du mal-être de son pays. Elle décortique aussi avec brio le mécanisme psychologique qui mène au crime. On suit l'escalade de la violence et du silence, en se sentant impuissant. « Sais-tu ce que ça fait de porter une blessure qui ne guérit jamais ? », lui murmure sa mère. Sa fille souffre de la culpabilité du survivant, la poussant à puiser au plus profond d'elle-même pour donner naissance aux pulsions de l'écriture.

Natasha Trethewey
Memorial drive Traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy
Éditions de l’Olivier
Tirage: 7 000 ex.
Prix: 21,50 € ; 224 p.
ISBN: 9782823617320

Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités