Entretien

Nathalie Marcerou-Ramel : « Former au changement »

Nathalie Marcerou-Ramel, directrice de l'Ecole nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques (Enssib). - Photo MARIE BIENAIMÉ/ENSSIB

Nathalie Marcerou-Ramel : « Former au changement »

Nommée directrice de l'Ecole nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques (Enssib), à Lyon, le 15 octobre, Nathalie Marcerou-Ramel plaide pour une plus grande coopération entre les acteurs de la formation des bibliothécaires et souhaite la création d'un observatoire national. _ par

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Par Véronique Heurtematte,
Créé le 15.11.2019 à 00h00,
Mis à jour le 14.11.2019 à 21h50

Depuis ses débuts professionnels en tant qu'institutrice, avant d'entrer en 1993 dans le monde des bibliothèques, la formation sert de fil rouge à la carrière de Nathalie Marcerou-Ramel, aujourd'hui conservatrice générale des bibliothèques. Quand nous la rencontrons cet automne dans un café parisien, elle vient tout juste d'être nommée, le 15 octobre, directrice de l'Ecole nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques (enssib), où elle occupait depuis 2016 le poste de directrice des études et des stages. Alliant affabilité et détermination, elle nous décrit ses projets pour renforcer encore l'efficacité de l'institution atypique qu'elle dirige.

Nathalie Marcerou-Ramel a succédé le 15 octobre à Yves Alix comme directrice de l'Ecole nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques (Enssib). - Photo FRÉDÉRIC DEROCHE/ENSSIB

Livres Hebdo : Quelles sont vos priorités pour l'Enssib ?

Nathalie Marcerou-Ramel : En tant qu'école, notre chantier prioritaire est bien sûr la formation. Depuis quatre ans, mon prédécesseur, Yves Alix, et moi-même, alors directrice des études et des stages, avons beaucoup travaillé pour rénover complètement notre offre pour les masters, les diplômes d'établissement, la formation initiale des fonctionnaires comme la formation tout au long de la vie. Nous allons poursuivre ce travail pour la renforcer et améliorer la qualité des formations. Dans un environnement très concurrentiel, nous devons intégrer les référentiels de qualité issus de la loi de septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel. Cela s'inscrira dans un grand chantier qualité envisagé non seulement pour la formation, mais pour toutes les activités de l'Enssib. Nous allons également continuer à développer l'approche par compétences, qui consiste à construire les dispositifs de formation à partir des compétences définies et avec les communautés professionnelles. Nous comptons développer ou renforcer dans nos cursus des thématiques telles que la science ouverte, essentielle pour les universités, l'éducation aux médias et à l'information ou le développement durable en liaison avec l'Agenda 2030 de l'Unesco.

Comment avez-vous fait évoluer la formation des élèves conservateurs d'Etat des bibliothèques, la plus emblématique de l'Enssib ?

N. M.-R. : Quand je suis arrivée en 2016, l'Institut national des études territoriales (Inet) avait repris depuis l'année précédente, à la demande du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT), la formation des élèves conservateurs territoriaux des bibliothèques assurée jusque-là par l'Enssib. Cette décision a créé un véritable séisme. La réforme de notre formation des élèves conservateurs d'État était une priorité. Nous avons entièrement retravaillé les contenus et les rythmes de la formation. Nous avons par exemple déplacé le stage professionnel long, très important pour l'apprentissage du métier, du troisième au deuxième trimestre. Cela permet d'apporter si nécessaire des compléments de formation et de mieux préparer les élèves à la prise de poste. L'un des reproches qui nous étaient adressés à l'époque de la séparation des deux formations était l'insuffisance des enseignements managériaux. Nous les avons renforcés et lissés sur l'ensemble du parcours de formation. Nous proposons au troisième semestre de formation une boîte à outils du manager pour faciliter la prise de poste.

Comment voyez-vous évoluer les besoins en formation ?

N. M.-R. : Il y a une demande croissante d'individuation des parcours à laquelle nous ne répondons pas complètement actuellement en raison de la grande diversité des profils de nos élèves. Les attentes des communautés professionnelles changent avec l'évolution des métiers, en particulier en ce qui concerne la science ouverte. Les recruteurs sont aussi à la recherche de professionnels formés à la gestion de projets et à la gestion du changement, capables de s'insérer dans des dispositifs en évolution. Nous avons donc beaucoup développé les enseignements dans ce domaine. La difficulté constante est de savoir si on forme au premier poste que l'élève va occuper, donc à des compétences techniques, ou si on forme à un métier, qui est évolutif.

Il y a quelques années, la suppression controversée de vos cours de catalogage posait déjà la question de l'équilibre entre formation à des métiers ou à des techniques. Où doit-il se situer ?

N. M.-R. : Nous ne cessons de nous poser cette question centrale. Nous n'avons pas rétabli les cours de technique de catalogage, mais nous avons réintroduit des cours sur l'évolution des catalogues car les conservateurs qui sortent de l'Enssib doivent être capables de comprendre comment vont se transformer les outils ainsi que le travail des personnels qu'ils vont encadrer. À l'Enssib, nous pensons toujours que nous formons à un métier. Mais nous prenons en compte les besoins techniques. Nous proposons en fin de parcours des cours en option permettant de creuser certains sujets techniques tels que la construction de bibliothèque ou la communication interne, afin de donner le plus de cartes possible à nos élèves. Il ne faut pas oublier que la formation est un continuum tout au long de sa carrière. La formation initiale ne sera jamais parfaite. Elle doit être complétée par la formation continue. Nous essayons de former des élèves conservateurs conscients que leur métier va évoluer et capables de se repositionner pour poursuivre leur carrière.

Cinq ans après, quel bilan tirez-vous de la reprise de la formation des élèves conservateurs de bibliothèque territoriaux par l'Inet ?

N. M.-R. : Il ne m'appartient pas de juger si c'était une bonne décision ou pas. Je pense que cela correspondait à la logique de réorganisation du CNFPT de mutualiser la formation des conservateurs de bibliothèques à l'Inet avec celles des administrateurs et des ingénieurs territoriaux. Du point de vue de l'Enssib, cela a permis de rééquilibrer la formation du côté des besoins des bibliothèques universitaires et de recherche, même si nous prenons toujours en compte le fait que certains de nos élèves seront nommés à la Ville de Paris, à la Bibliothèque publique d'information ou en bibliothèque municipale classée.

Quelles sont aujourd'hui vos relations avec l'Inet ?

N. M.-R. : La rupture avec le CNFPT a créé une situation tendue pour l'Enssib. Mais Yves Alix a dès son arrivée à la direction de l'Enssib, en septembre 2015, reconstruit les relations avec l'Inet, qui sont aujourd'hui excellentes. Les deux responsables de formation de l'Inet et Thomas Chaimbault-Petitjean, de l'Enssib, travaillent ensemble. Les élèves des deux écoles se retrouvent chaque année à Paris pour une session de visites, et à l'Enssib en fin de formation pour échanger sur leur cursus. Nous avons également reconstruit beaucoup de partenariats, notamment avec l'École nationale des Chartes et l'Institut national du patrimoine, même si nous avons encore du travail dans ce domaine. Et nous avons réinséré l'Enssib dans ses communautés professionnelles.

Le risque de créer deux cultures professionnelles différentes s'est-il vérifié ?

N. M.-R. : Dans l'idéal, je pense qu'il aurait fallu garder une formation unique. Cependant, si les cultures professionnelles peuvent être différentes au moment de la prise de fonction, elles ne le restent pas sur l'ensemble de la carrière. Les élèves conservateurs de l'Inet sont d'emblée recrutés à des postes de directeur ou de directeur-adjoint, alors que les élèves conservateurs de l'Enssib commencent le plus souvent par des fonctions plus techniques ou d'encadrement intermédiaire. Mais les différences se lissent au fur et à mesure du déroulé de carrière. Les conservateurs de l'Enssib prendront des responsabilités de direction, tandis que ceux de l'Inet seront amenés à construire des compétences techniques qui sont peut-être moins présentes dans leur formation initiale. Je pense qu'il doit exister des passages entre les deux fonctions publiques. Grâce à un financement du ministère de la Culture, nous proposons par exemple chaque année des stages thématiques gratuits pour les personnels territoriaux.

Comment va se positionner l'Enssib face à l'Université de Lyon, qui sera créée en janvier 2020 ?

N. M.-R. : L'équilibre entre le rôle d'école de formation de fonctionnaires et le rôle universitaire de l'Enssib reste à construire. Nous devons effectivement creuser la question de notre positionnement territorial dans le cadre de l'Université de Lyon qui rassemblera quatre établissements de l'enseignement supérieur et vingt-cinq établissements associés, dont l'Enssib. Nous travaillons déjà en collaboration, notamment autour de la formation continue. L'Enssib est qualifiée de « pépite ». C'est un joli terme, mais quelles sont les attentes d'une énorme configuration universitaire à son égard ? Nous ne le savons pas encore précisément. Nous allons échanger avec la gouvernance de l'université pour voir comment nous pouvons apporter notre expertise d'établissement atypique au rayonnement national, voire international de l'Université de Lyon.

Quels sont les enjeux de cette dimension internationale pour l'Enssib ?

N. M.-R. : Il y en a plusieurs. Pour les élèves, cela me paraît essentiel de leur donner, pendant leur scolarité, la possibilité de se confronter à des pratiques professionnelles différentes. C'est pourquoi nous encourageons les stages à l'étranger. Pour l'Enssib, il existe un enjeu de visibilité. Nous avons créé l'année dernière avec l'université Senghor d'Alexandrie, la Bibliothèque d'Alexandrie, en Égypte, et la Bibliothèque nationale de France, un diplôme international de niveau post-licence destiné aux professionnels francophones non français dispensé entièrement à distance. Les personnels de l'Enssib sont également très investis dans les associations professionnelles internationales comme l'IFLA ou Liber. Nous avons donc des stratégies en matière internationale mais nous devons mieux les formaliser et davantage communiquer dessus.

Qu'attendez-vous des assises nationales de la formation aux métiers des bibliothèques prévues par le ministère de la Culture au printemps prochain ?

N. M.-R. : J'en attends un renforcement des collaborations entre tous les acteurs. Nous avons signé en 2017 une convention de coopération avec les centres régionaux de formation aux carrières des bibliothèques avec lesquels nous discutons chaque année des grands axes de formation afin de proposer une offre concertée sur l'ensemble du territoire. Mais il y a beaucoup d'acteurs dans la formation des bibliothécaires et nous ne les connaissons pas tous. J'ai toujours le projet de faire émerger un observatoire des métiers et des compétences, soit à l'Enssib, soit avec une participation de l'Enssib.


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