Du 25 au 30 novembre prochains, le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (SLPJ) retrouvera ses dizaines de milliers de visiteurs, ses auteurs, et ses classes scolaires pour une 42e édition placée sous le signe des « Frontières du réel ». Mais cette dernière aura, cette année, une saveur particulière : celle d’une passation.
Après 25 ans à la direction du SLPJ et du Centre de Promotion du livre jeunesse (CPLJ-93), l’association qui l’organise (présidée par Sylviane Giampino), Sylvie Vassallo s’éclipse progressivement d’un événement devenu une véritable vitrine de la littérature jeunesse contemporaine ouverte sur le monde, et le cœur palpitant d’une médiation socio-culturelle attentive aux publics éloignés du livre. Elle transmettra le flambeau à Nils Ahl, qui prendra officiellement ses fonctions le 29 septembre prochain.
Piloter le salon et mener des actions socioculturelles fortes autour du livre et de la lecture
Choisi à l’unanimité à l’issue d’un long et sélectif processus de recrutement, initié en janvier par l’association et les collectivités territoriales, et auquel 52 candidats se sont présentés, Nils Ahl s’apprête donc à prendre la relève. Il sera, pour les prochains mois, accompagné par Sylvie Vassallo et par le comité de direction, qui a également désigné Nathalie Donikian, jusque-là en charge de la programmation du salon, directrice de son développement.
« Le cœur du recrutement a été de rechercher une personne en capacité de piloter le salon, mais aussi de prendre en compte la diversité des approches de l’association qui, au-delà du salon, mène des actions culturelles fortes et voit le livre et la lecture comme des vecteurs de démocratisation culturelle au sein d’un département où les inégalités sociales sont importantes », explique Sylvie Vassallo.
Pour la désormais ancienne directrice du SLPJ, les actions menées par l’association, qui comprend aussi l’École du livre jeunesse, se situent en effet à la croisée de la culture et des questions sociales. Face aux urgences actuelles, de la lutte contre les violences sexuelles et sexistes faites aux enfants à la chute de la France dans le dernier classement PISA, qui a pointé un recul important des compétences scolaires et de lecture, la structure s’impose en effet comme un acteur éminemment politique, aux prises de toutes ces considérations.
Un parcours dense et éclectique
« C’est aussi cela que l’on recherchait : une personne capable de se saisir de ces grandes questions et d’impliquer très concrètement l’interprofession du livre », poursuit Sylvie Vassallo. Une vision « grand angle » que le comité d’administration a donc identifié et reconnu chez Nils Ahl.
Il faut dire que le nouveau directeur affiche un CV atypique, marqué par un parcours éclectique. Dès la fin de ses études, ce Franco-Allemand qui a grandi entre l’Autriche, l’Allemagne et la France s’est mis à traduire les langues scandinaves pour des livres jeunesse, jusqu’au milieu des années 2010. Après une expérience de lobbyiste « pas très concluante », il écrit ensuite pour Le Monde des livres. Également auteur, on lui doit notamment Les 101 meilleures séries télévisées (Philippe Rey), ainsi que plusieurs contes nordiques et romans pour la jeunesse, publiés, entre autres, à L’École des loisirs.
Son parcours prend ensuite un tournant institutionnel lorsqu’il rejoint la Ville de Paris en tant que collaborateur en charge des questions de logement et d’architecture. En 2015, il change de nouveau de route, succédant à Daniel Arsand à la direction du domaine étranger des éditions Phébus, tout en dispensant quelque fois des cours sur les industries culturelles à l’Université de Nanterre.
À son départ de chez Phébus, il opère une reconversion radicale et se lance dans l’humanitaire, effectuant des missions diverses en Afrique, en Amérique latine, et même en Ukraine, où il a été, jusqu’en février dernier, chef de mission pour l’ONG Triangle Génération Humanitaire (TGH), menant un « important travail psychosocial avec les populations déplacées depuis les zones de front ».
« Le Centre de promotion du livre jeunesse a une capacité démultiplicatrice en termes d’impact socioculturel »
« Étrangement, l’humanitaire m’a rapproché de ce que j’ai commencé à faire, au départ, avec la littérature jeunesse », constate celui qui raconte avoir été contraint de gérer des situations instables, des budgets brutalement rabotés, le conduisant à trouver des solutions d’urgence.
Fort de cette expérience, le nouveau directeur perçoit plutôt l’association et le salon comme un formidable levier d’action, dont il se réjouit : « En se situant à l’intersection de plusieurs domaines, je crois que le Centre de promotion du livre jeunesse a une capacité démultiplicatrice en termes d’impact socioculturel ». Autant de qualités - agilité, enthousiasme - qui, selon Sylvie Vassallo, n’ont jamais autant été nécessaires dans un contexte de période électorale et de pression croissante sur les financements publics, notamment sur la culture.
Face aux défis qui l’attendent, Nils Ahl réplique, pour les premiers temps, par une feuille de route motivée par la continuité. « Je prends le train en marche aux côtés d’une équipe motivée et impliquée. Je crois que pour le moment, il faut surtout s’adapter, apprendre à piloter. Ensuite, l’idée est d’essayer de faire grandir ce qu’a construit Sylvie », poursuit-il.
Un contexte marqué par des pressions sur les financements publics dédiés à la culture
Parmi ses priorités, Nils Ahl souhaite pérenniser les activités existantes et réaffirmer l’ancrage territorial du projet en Seine-Saint-Denis. Le département reste d'ailleurs l’un des principaux soutiens du SLPJ, avec une subvention d’environ 1,4 million d’euros sur un budget global de près de 5 millions d'euros.
Pour l'avenir, le nouveau directeur entend également accompagner les équipes à « faire preuve de créativité et d’innovation » afin de s’adapter aux contraintes de demain. Il assure notamment que la manifestation, gratuite depuis deux ans, le restera en dépit des pressions budgétaires.
À ce sujet, Sylvie Vassallo confirme que l’association et le salon bénéficient des mêmes soutiens dans « un même périmètre ». Si elle admet que l’enveloppe globale a été revue à la baisse, elle temporise néanmoins ce recul, le qualifiant de « vraiment limité » par rapport à la situation d’autres salons et manifestations. Elle fait également valoir la « grande capacité d’adaptabilité » de la structure, et la pluralité des soutiens, du Centre national du livre (CNL) à la DRAC Île-de-France, en passant par la Direction générale des industries culturelles, ou encore le fonds de dotation monté par la structure.
« À mon avis, le principal défi est de continuer à faire que les gens viennent à ce salon qui, aujourd’hui, est une réussite populaire, mais aussi d’expliquer aux pouvoirs publics, aux différents financeurs qu’elle a un véritable intérêt, à la fois pour la vie de la cité, à la fois pour l’entreprise publique culturelle que l’on essaye de bâtir », résume Nils Ahl, prêt à reprendre la main sur ces vastes dossiers.
