Avant-critique Roman

Faut-il restaurer les œuvres d'art, et jusqu'à quel point ? Ou devrait-on les laisser dans leur jus, dans l'état où l'histoire nous les a légués, quelquefois fort différent de celui d'origine ? Le débat est ancien, récurrent, passionnel, et ne saurait être jamais tranché, les positions des différents intervenants (archéologues, conservateurs, scientifiques, spécialistes, directeurs de musées, politiques, intellectuels, simples citoyens ou encore businessmen...) variant en fonction des pays, des époques, des théories en vogue, ou même des intentions des uns et des autres, parfois mercantiles : il est plus facile d'attirer le touriste avec un temple grec arborant fièrement ses colonnades qu'avec un mikado géant qui rebute le néophyte.

Un chef-d'œuvre, le plus célèbre tableau du monde, La Joconde de Léonard de Vinci, acquise auprès de l'artiste par son mécène et dernier logeur François Ier, et donc légitimement conservée au Louvre, pouvait faire figure d'exception. Sa couleur jaunâtre, cette atmosphère un peu aquatique où semble baigner Monna Lisa augmentaient l'atmosphère de mystère, l'aura magique qui a beaucoup fait pour la gloire du tableau. Un must absolu que, avant le Covid, dix millions de visiteurs venaient admirer chaque année. Anonymes ou illustres, comme Beyoncé et Jay-Z - pas nommés dans le roman de Paul Saint Bris, mais présents - qui ont tourné un clip au Louvre, moyennant une belle compensation. Car l'époque le veut ainsi : les musées coûtent cher, et se doivent d'être attractifs. Il leur faut se réinventer, trouver du nouveau. Aussi, un beau jour, la présidente du Louvre, Daphné, une femme énergique, dircom et non issue du sérail des conservateurs du patrimoine, prend-elle, après avoir consulté une commission d'experts ad hoc et contre l'avis d'Aurélien, son directeur du département des peintures, une décision radicale et polémique : faire restaurer La Joconde, ou tout du moins, la « raviver ».

Ôter, avec toute la délicatesse exigée, les couches de vernis accumulées, qui ont jauni et forment sur le bois une espèce de glacis opaque. Un seul homme en est capable, le grand Gaetano, Florentin lui-même, et qui fut le maître d'Aurélien. Gaetano accepte et vient se mettre à la tâche, in situ : mais jusqu'où aller ? Rendra-t-il à l'œuvre de Léonard ses pimpantes couleurs originelles, ou bien s'arrêtera-t-il en chemin, afin de ne pas trop déstabiliser les puristes ? Dont Aurélien. « L'allègement des vernis », ou leur disparition ?

Là réside le nœud du roman éponyme, un thriller scientifique et loufoque- ah, ce personnage d'Homéro, le jeune Brésilien qui n'a pu devenir danseur, s'est recyclé dans l'entretien et, embauché au Louvre, est tombé fou amoureux de Monna Lisa-, fondé sur le réel contemporain, mêlant sérieux de l'information et intrigue échevelée. Homme d'image, proche du dossier (Paul est de la famille des Saint Bris, propriétaire du Clos Lucé, où mourut Léonard), l'auteur nous invite également à nous interroger sur l'évolution de notre rapport à l'art, tiraillé entre confort et modernité- parfois intempestive.

Paul Saint Bris
L'allègement des vernis
Philippe Rey
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 22 € ; 352 p.
ISBN: 9782848769882

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