21 septembre > Essai France > Sylvain Venayre

Les 18, 19 et 20 août 1883, les navires de l’escadre de l’amiral Courbet bombardent Huê, capitale de l’empire d’Annam, tandis qu’une expédition terrestre entreprend la conquête du fleuve Rouge. Les combats sont terribles, une véritable boucherie dont les Français sortent victorieux. Le nouvel empereur (l’ancien, Tu Duc, était mort en juillet) cède le Tonkin à la France, laquelle étend ainsi son empire colonial sur l’Asie du Sud-Est.

De cet épisode qu’il jugera "absurde", un témoin privilégié : l’écrivain Pierre Loti (1850-1923). De son vrai nom Julien Viaud, il est lieutenant de vaisseau posté à bord de l’Atalante, l’un des navires engagés. Du pont, il a tout vu, tout noté sur les carnets qui ne le quittent jamais, et où il puise la matière de ses livres. Et il commence à en publier le récit dans Le Figaro, les 11-12 et 13 octobre. Mais ses articles causent un scandale international. Le quotidien suspend la parution, le lieutenant Viaud est rappelé à Paris. Passera-t-il en conseil de guerre, pour son manquement évident au devoir de réserve, son objectivité accablante ? Pas du tout. Tout juste si on ne le félicite pas. Outre qu’il avait de nombreux appuis dans les milieux politiques, qu’il était l’auteur illustre d’Aziyadé, du Roman d’un spahi ou de Mon frère Yves, une commission d’enquête diligentée par le ministère de la Marine lui-même confirme la véracité des faits et du récit, et la culpabilité de l’armée française. Le marin reprend le cours de sa carrière, et l’écrivain ses textes - édulcorés des passages les plus "scandaleux" - dans son recueil Figures et choses qui passaient, en 1898.

Partant de cet épisode de la vie de celui qu’il appelle un peu cavalièrement "Pierre", l’historien Sylvain Venayre a bâti un livre subjectif et composite, où il tente de l’intégrer dans une réflexion plus globale sur notre histoire coloniale et la façon d’en rendre compte, notamment de la part des écrivains. Ecrivant à la première personne, l’auteur cède un peu à l’autocomplaisance, et à un certain nombre de dérives actuelles : réécriture du passé, culpabilité, résipiscence… Loti, homme libre et courageux, patriote mais nullement belliciste, que Venayre, après Breton, essaie de faire passer pour un "idiot", en sort grandi. Son comportement durant une autre guerre, celle de 14-18, sera admirable. J.-C. P.

 

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