Avant-Critique Roman

Au confluent du désir. Mado, sa petite amie, venue le voir dans ce coin perdu de Dordogne où il enseigne, lit à haute voix du Baudelaire dans la salle à manger de Chez Hélène, alors que l'éponyme tenancière qui essuie la vaisselle derrière le comptoir l'écoute en s'accordant avec l'étudiante en lettres pour dire que c'est beau. Beau, certes, et sans doute, à un autre moment, le narrateur du nouveau texte de Pierre Michon, Les deux Beune, y fût-il allé de son propre commentaire sur la beauté du vers baudelairien... En d'autres temps, d'autres lieux. Pas là dans cette région qui recèle en son sein les trésors de l'art pariétal, sur cette terre où coule l'affluent de la Vézère, la Beune, laquelle Beune s'appelle la Grande Beune pour se distinguer de la Petite Beune, le cours d'eau qui l'alimente et prend sa source en amont près de la route de Sarlat. Non, le maître d'école que vient voir sa copine se fout présentement de la littérature et du grand Charles, des grottes de Lascaux et de la geste artistique qui s'ensuit. Depuis qu'il a pris son poste à l'école de Castelnau, ni les mots ni les formes ne l'enivrent autant que la forme. Forme de pâle chair, de pulpe frémissante et voluptueuse d'Yvonne, la buraliste aux beaux bras blancs qu'il visite quotidiennement pour acheter ses Marlboro. Pas qu'il en jouisse comme Jean-Jean de la ferme, celui qui, pour faire son hangar, a, dit-on, karcherisé les peintures rupestres découvertes lors des travaux - le narrateur ne possède Yvonne qu'en imagination. Il lui court après quand même, il traque la proie de son désir, quoique, dans l'affaire, ce soit plutôt lui, le chasseur chassé, l'homme en proie au feu qu'allume en son sang la silhouette callipyge. Ainsi, tel un Sioux, emboîte-t-il subrepticement le pas de la belle Yvonne lorsqu'elle va à travers bois et champs rejoindre son amant.

Les deux Beune comme cette rivière et ses deux bras est un diptyque composé d'un premier pan qui a paru en 1996 sous le titre La Grande Beune, où l'auteur en jeune instituteur fou de son fantasme fait femme commençait ce récit d'une obsession, et d'un second texte en manière d'épilogue, intitulé La Petite Beune. Dans Le roi vient quand il veut (Albin Michel, 2007), des entretiens sur la fabrique de l'écrivain, s'exprimant sur son premier livre Vies minuscules, où, par ce chemin de traverse, il accède à la voie royale de la littérature, Michon confie le sentiment d'avoir tout donné : « un peu comme si j'avais bousillé toutes les cartouches de La recherche du temps perdu en deux cents pages. Je me suis dit : c'est fini, je n'ai plus qu'à me relire. » Au risque de le contredire, ses lecteurs l'attendent encore et, avec ce texte-ci comme les précédents, Michon dût-il penser avoir tout donné, ils s'émerveillent, au-delà du temps qui passe, de l'infinie variation du miracle de l'écriture.

Pierre Michon
Les deux Beune
Verdier
Tirage: 20 000 ex.
Prix: 18,50 € ; 160 p.
ISBN: 9782378561673

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