Raconter l’avenir. Depuis l’Antiquité avec ses prêtres, ses oracles et ses divinations, c’est un vieil espoir de l’homme. Ariel Colonomos, directeur de recherche au CNRS (Céri) et enseignant à Sciences po, est allé à la recherche de ces prospectivistes qui se piquent de fabriquer le futur. Aujourd’hui, on les trouve principalement dans les fameux « think tanks » anglo-saxons et leurs domaines d’intervention concernent surtout la défense, la sécurité et l’économie. En cela, rien de bien nouveau depuis les Grecs et les Romains.
Fidèle à la double contrainte «gouverner, c’est prévoir » et «prévoir, c’est gouverner », ces experts vont même jusqu’à noter le destin des pays en distribuant des lettres comme des bons points.
L’essai aiguisé d’Ariel Colonomos montre que ce futur, dont par définition personne ne sait rien, est un échange subtil entre ceux qui prétendent savoir et ceux à qui cette connaissance est destinée. On ne vous rassure pas, il ne s’agit pas de nous ! Et c’est justement ce qui inquiète l’auteur du Pari de la guerre (Denoël, 2009) et de La morale dans les relations internationales (Odile Jacob, 2004).
A coups de prédictions, de prévisions et de projections, ces grands manitous de l’avenir se racontent et nous racontent surtout beaucoup d’histoires. Pourtant, le seul à avoir pronostiqué la fin du communisme, par espoir plus que par analyse, n’était pas un intellectuel. Il s’appelait Ronald Reagan.
Ariel Colonomos nous montre que le futur est non seulement un marché, mais un marché de dupes. Dans tous les cas, ces experts en sciences humaines et sociales mettent leur savoir prospectif au service des pouvoirs. Ils imposent au monde leur rythme qui devient celui de la vie politique internationale. Dans ce domaine, le prédicteur n’est jamais très loin du prédicateur. Quant à la notion de vérité, Edward Snowden a montré ce que la CIA entendait par là…
Sous ses dehors un peu austères, cet essai dynamite bien des idées reçues. Ariel Colonomos ouvre son étude sur la longue-vue de Galilée qui devait permettre au doge de Venise de voir plus loin. Mais les astrophysiciens le disent désormais : plus on voit loin, plus on regarde le passé !
L. L.
