Faire quartier. Faire société, c'est contribuer chacun à son échelle à la cohésion sociale. À l'heure des revendications communautaires ou du repli identitaire, le collectif, c'est bien, mais de quoi est-il le nom ? Dans son premier livre, Samih Amar Tran est à la fois plus modeste et ambitieux. Il tente simplement de « faire quartier » (l'aire géographique couverte comprend trois arrondissements du nord-est parisien) : il brosse le portrait de Belleville, pas à la manière d'un topographe prenant la seule mesure du terrain mais en sondant les reins et les cœurs de six personnages habitant dans ce quartier populaire, multiculturel et divers. Chanter l'âme d'un lieu ne saurait réduire à une catégorie totalisante la spécificité des êtres qui la composent. Ce recueil de nouvelles s'intitule d'ailleurs Bellevilles, au pluriel. Les personnages, « Omar de Belleville », « Landrot de Belleville », « Romy de Belleville »... sont tous « de Belleville », affichant dès le titre de leur récit, comme s'ils portaient le même nom de famille, leur lien au quartier. Tous sont également apparentés à une forme de quête existentielle.
La première histoire, « Alma de Belleville », est une déclaration d'amour faite à Paris, et à Belleville en particulier. La narratrice éponyme, qui accueille sa mère d'Arras transitant par la capitale pour se rendre dans le Sud, incarne la joie de tout jeune adulte qui, ayant fraîchement coupé le cordon, découvre son indépendance et l'infini des possibles qu'offre la grande ville. La grande ville où chacun vivote en espérant décrocher la timbale de la reconnaissance. Faute de réussir, c'est l'amour après quoi on court.
Omar, lui, est dans la musique. En vérité, il ne fait que mixer dans les soirées en espérant conclure avec quelque fille intéressée. Être père d'un petit garçon dont on ne se souvient même plus de l'âge n'est guère un critère de séduction... Jim est photographe et dérive de troquet en rade. Mais son œil ne capte pas tant la réalité qu'il ne se trouble sous l'effet de l'alcool. Marie a converti son célibat en sacerdoce féministe et queer. Catho engagée, elle fait des maraudes le dimanche soir, offrant des boissons chaudes aux prostituées chinoises et aux migrants sans abri. « Ironie du sort : le café qu'on leur servait venait aussi d'Éthiopie. »
Samih Amar Tran fait mouche mais sans une once de cynisme. De banales situations il réussit à faire jaillir des flammèches de vérité ; dans les plis du quotidien, il déniche des pépites de grâce.
Bellevilles
Le Dilettante
Tirage: 2 000 ex.
Prix: 18 € ; 192 p.
ISBN: 9791030801989
