«Retourne en Chine ! » À 6, 7 ans, il s'entendait adresser ces mots à l'école, dans la rue... Tash Aw ne comprenait pas : il est pourtant d'ici, se disait-il, de Malaisie ! Certes, il est né à Taïwan, parce que son père avait dû y émigrer pour le travail, mais ils étaient rentrés, lui et sa famille, dans la péninsule Malaise, où ont toujours vécu les deux branches de sa parentèle. C'est à cet âge de raison qu'il prend conscience du racisme systémique des Malais envers la communauté chinoise à laquelle il appartient. « La discrimination est institutionnelle en Malaisie, les Malaisiens d'origine chinoise n'ont pas les mêmes droits, ils sont des citoyens de seconde zone », explique-t-il. Le sentiment d'aliénation au cœur de sa propre identité, le futur écrivain malaisien d'expression anglaise le ressentira de multiples manières.
Dans cette région du détroit de Malacca et de l'archipel indonésien, il existe une vieille communauté sino-malaise - les Peranakans -, métissée, mieux intégrée, issue des commerçants chinois établis depuis le xve siècle. Mais les aïeux de Tash Aw, installés dans le Perak, étaient des Chinois pauvres venus pour le travail (« du quasi-esclavage ») lors de la colonisation britannique. C'est dans cet État de la Malaisie et durant la période coloniale que se déroule son premier roman, Le tristement célèbre Johnny Lim (Robert Laffont, 2006). « Dans ma famille, on ne parlait que les dialectes chinois méridionaux : le hokkien ou le cantonais. » L'intégration à l'école malaisienne où est enseigné l'anglais crée un décalage supplémentaire chez le jeune Tash. Ballotté dans son enfance entre la capitale, Kuala Lumpur, où travaillent ses parents, et la campagne, chez ses grands-parents, où on l'expédie faute de pouvoir le garder, il ressent de manière aiguë l'hiatus entre citadins et ruraux. « Sans être riches, à Kuala Lumpur, nous avions l'électricité, l'eau courante, la télévision ; en ville, les plus modestes, s'ils ne vont pas à l'université, savent que l'éducation est un des moyens de s'en sortir. À la campagne, on n'en a même pas idée. » Tash allait s'extraire non seulement de son milieu, mais aussi de sa famille - partir loin, à Cambridge, grâce à une bourse universitaire. L'émancipation tourne au cauchemar lorsqu'en première année de littérature anglaise, il se retrouve à étudier Beowulf en vieil anglais... Il est perdu ! Il va devoir troquer les lettres contre le droit, dont il obtiendra la licence sans jamais abandonner l'anglais comme langue de l'écriture, celle de ses livres. Ce grand lecteur de James Baldwin et de Proust fera tout pour rester en Angleterre après ses études - en Occident, où être gay est moins difficile qu'en pays musulman et au sein d'une famille chinoise traditionnelle. Le Sud, son nouveau roman, premier d'une tétralogie à venir et qui met en scène un adolescent sino-malais découvrant son désir avec le fils du gérant de la propriété dont a hérité sa mère, a des accents autobiographiques. Et toujours ces personnages en marge, ethniquement, socialement, sexuellement... Tash Aw ne regrette pas d'avoir toujours été à l'écart. « Être sur le côté permet de mieux observer. » Sur le bord de la route, mais en route, sur la seule voie qui vaille : la littérature.
Le Sud
Flammarion
Traduit de l'anglais (Malaisie) par Johan-Frédérik Hel-Guedj
Tirage: 5 500 ex.
Prix: 22,50 € ; 304 p.
ISBN: 9782080459411
