Le 11 février 1918, dans la baie de Buccari, près de Fiume, une équipe de torpilleurs avance dans le brouillard vers des navires autrichiens pour les couler. A la tête de ce commando italien, Gabriele D’Annunzio (1863-1938). Pour marquer le succès de l’opération, le poète laisse trois bouteilles « scellées et couronnées de flammes tricolores » contenant une lettre moqueuse, une « beffa », écrite de sa main et adressée aux Autrichiens.
Ce raid, qui redonna un peu de moral à l’armée italienne après la défaite de Caporetto, D’Annunzio l’a raconté, à sa façon, dans un bref récit traduit ici pour la première fois en français et complété de quelques documents en annexe. « Nous entrons dans le golfe de Fiume comme dans les eaux d’un printemps nocturne, comme dans un enchantement étoilé », écrit cet exalté qui veut équilibrer sa « joie silencieuse sur le fil tendu du risque ».
Engagé volontaire, D’Annunzio s’est déjà distingué comme pilote d’avion. Cet homme qui a chanté la gloire de l’armée italienne s’illustrera en 1919 à la tête d’un mouvement insurrectionnel. Au début des années 1920, certains verront même en lui un autre Mussolini que le dictateur écartera par les honneurs académiques. De toute manière, D’Annunzio le prolifique n’est pas un politique. On le voit bien dans ce bref récit lyrique qui s’achève sur ces mots : « Le triangle marin de l’audace se reforme sur l’Adriatique qui blanchoie comme une Voie lactée où chaque goutte d’eau serait une étoile de promesse. »
Le poète corsaire en fait des tonnes. Mais cela marche. Et on y croit. Il élève ses soldats au niveau du mythe. Il est lui-même un mythe, un dieu mélancolique et solitaire qui passe du champ poétique au chant des partisans.
Ce petit livre est précieux dans tous les sens du terme. Il l’est comme son auteur, dandy diaphane, héros catatonique d’une guerre terrible. Il l’est aussi pour son style, cette manière de dire en peu de mots une odyssée de quelques jours. Il l’est enfin pour la qualité de la traduction de Michel Orcel. Une perle rare.
L. L.
