Ce soir, bien fatigué, j’hésite très vivement entre m’effondrer devant un mauvais film ou prendre un livre. Il y en a deux petites piles sur la table, certains sont commencés, d’autres pas. Il m’a semblé que l’un d’eux m’appelait. De plus, mon collègue Thomas venait de me laisser entendre un peu du grand bien qu’il en pensait. Je regarde au dos, lis la première page. “ L’acte de naissance du sujet de la connaissance (...) le monde se ramène depuis lors, à deux substances, l’étendue et la pensée... ”   J’hésite. Je suis tenté. Je vais dîner, faire la vaisselle. Je reviens. Je m’allonge sur le canapé, le prends et vais bientôt entrer dans une vie et un temps peu connu. Bientôt, le froid et la fatigue vont disparaître aussi vite qu’un songe. Je connais très mal Descartes et ne m’y intéresse a priori pas plus que cela. Il va devenir inoubliable. J’aurais dû m’en souvenir... (et, sous un jour différent, c’est une vie, mon propre pays, mes origines, l’histoire même de l’Europe,   que je verrai, par l’éveil simple de la pensée, d’une voix douce et calme, dans une langue précise et concentrée.)   J’ai mis 17 pages à me rappeler cette simple formule connue de tous, “ je pense donc je suis ”, cogito ergo sum . Elle n’est pas apparue comme ça, elle vient des rivages de la Méditerranée, des forêts de Germanie, des clairières gauloises. D’une magistrale ouverture, en quelques pages, Pierre Bergounioux nous amène des obscurs débuts de l’Histoire, dans ses répétitions et ses échanges, déploiement du monde, au déploiement de la pensée. Elle n’a pas toujours eu de support, mais, souvenez-vous, c’est l’un des actes de naissance de la civilisation, de l’humanité : l’écriture. On compta, on commerça. Puis il y eut le grec ; le latin, qui, “ à peine altéré par le passage de deux millénaires, se reconnaît sous chaque mot ou presque du français ”, alors que seuls “ quelques vestiges ” subsistent de l’influence de Rome. Une phrase en deux parties sépare l’esprit de la matière. La langue ( lingua ) traverse le temps ( tempus ) ; l’empire et ses monuments s’effondrent.   On couche des épopées, des poèmes. La philosophie existe depuis longtemps. Elle va bientôt prendre un tournant décisif. Dans un proche lointain, il y a Michel de Montaigne.   Là-bas, Cervantès. Deux citations de Shakespeare nous frappent. Ici aux Pays-Bas, en terre espagnole, un enfant nommé Baruch Spinoza croise peut-être René Descartes avec un paquet de feuilles sous le bras dans les rues de Leyde.   C’est alors la chair du livre qui se dévoile peu à peu dans la vie de ce jeune homme à la santé fragile, qui longtemps gardera l’habitude des matinées au lit. Il aime la poésie, est particulièrement doué pour les mathématiques et le raisonnement Fortifié par l’âge, il s’engage dans différentes armées, projette d’aller jusqu’en Autriche, au Danemark. Il ira en Allemagne, en Italie. Nous sommes au dix-septième siècle. Nous le suivons, dans ces doutes, ses interrogations, dans l’ignorance de son propre destin. Que fera-t-il de sa vie ? En quel lieu vivre ? Il reviendra en France, errances, disparitions, ellipses. Par moments on ne sait où le trouver, il fait expédier son courrier chez des amis, il se retire du monde et de sa société pour mieux se retirer en lui-même, parce qu’il “ se tient lui-même pour rien, si ce n’est une chose qui pense, un entendement, une raison. ” Dans sa chambre qui contient le monde, cette chambre qu’il transporte avec lui depuis l’enfance, il écrit. Un soir, une première médiation. A son réveil, la deuxième. Comme si le rêve devenait réel par l’écriture, précisément, car les mots ont un sens qui bouleversent l’être, celui qui n’est, que parce qu’il pense.   Lecteur, la chose et l’idée se rejoignent, le livre et cette voix, cette histoire et ce temps. Notre auteur, qui n’était que caché, comme un courant souterrain au texte, revient. Pourquoi lui, à cette époque ? Et pourquoi les Pays-Bas ? A cela il faut raconter une histoire, celle du continent. Pour voir un homme, dans une chambre, sur “ une mince bande littorale ”, penser, enfin, qu’il est quelque chose ; le voir devenir, enfin, quelqu’un.   Cet ouvrage (60 p, 9,80€), publié aux éditions Verdier, est le quarante-quatrième de Pierre Bergounioux.
17.02 2009

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