Gesine Auffenberg est morte en mai 2013 à l’âge de 62 ans. Elle a eu le temps de lire la traduction française de Ich trinke den Wind, son unique livre, paru en Allemagne en 2009. A la fois récit d’un voyage peu commun, quête initiatique, méditation poétique, Je bois le vent témoigne du passage d’une femme sur cette terre, ténu, volatil comme ces grains de sable que le khamsin emporte dans les déserts du Soudan.
C’est dans ce pays, "en guerre depuis trente ans", que la jeune Allemande a choisi, à l’été 1980, de voyager, à la suite d’une rupture sentimentale dont elle peinait à se remettre. A un moment, l’un des seuls passages explicitement personnels de ce livre si pudique, elle téléphone à son ex, lequel a refait sa vie avec une autre et refuse de lui parler. Partie seule, à l’aventure, déguisée en homme, Gesine Auffenberg a pérégriné dans l’ancienne Nubie, en compagnie de son cheval, Ayn ("Œil"), un jeune étalon arabe qui va vite devenir bien plus qu’un véhicule. Il lui sauve régulièrement la vie, en pressentant les points d’eau qu’elle se doit de trouver.
Chemin faisant, dans des conditions extrêmement rudes, elle fait aussi de belles rencontres. Comme ce berger qui chante le soir au bivouac, ce Dinka guérisseur gratuit qui tente de sauver les gens de la malaria endémique (Gesine elle-même l’a attrapée), Kitty, l’infirmière américaine qui prend soin des enfants avec l’aide de Munir, son amant pharmacien, ces anonymes qui, au cours d’un interminable Khartoum-Nyala en train, partageront avec elle toutes leurs provisions, ou encore ces bonnes sœurs italiennes de la petite mission Saint-Paul qui accueillent et soignent les lépreux. Auprès d’elles, Gesine, naturopathe, passera plusieurs semaines riches et intenses. Fraternelles.
C’est cette fraternité que l’on retiendra de ce livre, outre son écriture, à la fois dépouillée et profondément poétique. Dans sa quête, l’étrangère camouflée (mais les Soudanais ne sont pas dupes) et solitaire va vers l’autre, pour se retrouver elle-même. Et se trouver prête à affronter une réalité qu’elle redoute, le retour et "la peur de la vie en Allemagne", mais à quoi elle devra se résoudre. Après avoir vendu Ayn à un berger, elle récupère à Khartoum ses vêtements et son identité, puis s’embarque via l’Egypte, en espérant qu’"il n’y aura pas d’arrivée". Il y en eut une, trente-trois ans après. Jean-Claude Perrier
