Avant-critique Roman

Jonathan Franzen, "Crossroads" (Éditions de l'Olivier) : Family business

Jonathan Franzen March 2021 - Photo © Janet Fine

Jonathan Franzen, "Crossroads" (Éditions de l'Olivier) : Family business

Avec l'ample Crossroads, le grand romancier américain Jonathan Franzen revient à la source de tous les maux : la famille.

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Par Olivier Mony
Créé le 21.09.2022 à 09h00 ,
Mis à jour le 21.09.2022 à 12h35

L'assassin revient toujours sur le lieu du crime. Le romancier aussi. Et c'est à la fois un supplice de Tantale et un jardin des délices. Par exemple, prenons Jonathan Franzen. Au fond, depuis que la parution mondialement saluée des Corrections (L'Olivier, 2002) l'a désigné comme le tenant postmoderne du fameux great american novel, le versant romanesque de son œuvre n'a jamais fait que tourner autour de la même obsession : la décomposition du rêve américain, son identité introuvable et surtout, la corruption de ce qui le fonde, à savoir la famille. Les chemins les plus divers empruntés par Franzen convergent tous, nolens volens, vers ce noyau en fusion.

Il en est ainsi avec ce Crossroads, le sixième roman de l'auteur. Soit donc une famille. Un père, Russ, une mère, Marion, quatre enfants, Clem, Becky, Perry et Jusdon, et autour d'eux l'année 1971 dans une Amérique qui s'étiole, à New Prospect, banlieue cossue de Chicago. Crossroads est le nom de l'organisation de jeunesse liée à la paroisse dont Russ est le pasteur. Son mariage bat de l'aile, il éprouve une tendre et coupable inclination pour une jeune veuve paroissienne, se voit supplanté dans l'esprit des fidèles (et même dans celui de deux de ses enfants) par un pasteur plus jeune que lui. Le désordre de son âme est à l'image de celui de tous ceux qui l'entourent, en premier lieu sa progéniture et son épouse. Bientôt, tout n'est plus que guerres. Celles, intérieures, menées contre soi-même, plus souvent contre les siens, et celle qui fait alors rage au Vietnam et charrie avec elle la mort des jours anciens.

Tout au long de cet ample Crossroads, à chaque chapitre, la parole est prise tour à tour par chacun des membres de la famille Hildebrandt. Et la confession bien sûr, comme toujours chez Franzen, tourne vite au jeu de massacre. Chacun fait face à ses propres démons en découvrant peu à peu l'étrangeté radicale de toute autre personne que soi-même. Le romancier mène la danse sans jamais se départir de son humour, mais avec une vraie tendresse, une empathie, pour chacun de ses personnages. Il annonce ce roman comme le premier d'une trilogie qu'il songe à intituler A Key To All Mythologies et qui traverserait un demi-siècle d'histoire américaine, des années 1970 jusqu'à aujourd'hui. Ce qui situe l'ambition du projet... En attendant, l'auteur dit s'être pour la première fois adonné pleinement aux joies d'un roman strictement centré sur ses héros et leur psychologie, et non à celles d'un récit social, voire plus formaliste. Il dit aussi avoir été plongé dans un tel état de sidération lors de la présidence Trump qu'il n'aurait eu d'autre possibilité d'en sortir qu'en livrant ce roman ancré dans l'histoire, qui fait tout de même écho au temps présent. Bien conçu donc, énoncé clairement, Crossroads n'est pas loin d'être un grand livre fascinant à la manière d'un Nous étions les Mulvaney de Joyce Carol Oates. Family business is american business.

Jonathan Franzen
Crossroads Traduit de l'anglais (États-Unis) par Olivier Deparis
Éditions de l'Olivier
Tirage: 25 000 ex.
Prix: 26 € ; 704 p.
ISBN: 978-2-8236-1456-5

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