La fabrique fête ses 25 ans : "Nous avons la nécessité de perdurer"

Derrière Éric Hazan : Jean Morizot et Stella Magliani-Belkacem - Photo Hanna Assouline/La fabrique

La fabrique fête ses 25 ans : "Nous avons la nécessité de perdurer"

Créées en 1998 par Eric Hazan et quelques amis, les éditions La fabrique comptent aujourd'hui 230 titres et des signatures importantes de la pensée critique telles Françoise Vergès, Frédéric Lordon, Grégoire Chamayou, Jacques Rancière… Retour sur l'histoire et les perspectives de cette maison avec Stella Magliani-Belkacem et Jean Morisot, qui prennent progressivement la succession du fondateur.

J’achète l’article 1.5 €

Par Propos recueillis par Marie Fouquet
Créé le 21.03.2023 à 16h16 ,
Mis à jour le 22.03.2023 à 17h56

Dans quel contexte sont nées les éditions La fabrique ?

Eric Hazan a quitté les éditions Hazan peu après leur rachat par Hachette. Puis est née l’envie, partagée avec quelques amis, de créer une maison d’édition pour publier des livres qui participent « à subvertir l’ordre établi ». Il y avait alors, à la fin des années 1990, un phénomène de concentration économique sans précédent dans les médias et l’édition, auquel la création de La fabrique et de quelques autres (Raisons d’agir, Agone) constitue une réponse différée : il était par exemple devenu difficile voire impossible de publier des livres qui défendent la cause palestinienne ou qui se demandent comment en finir avec la prison.

Eric Hazan vous confie de plus en plus les rênes de la maison. Comment s'est fait ce passage de relais ?

Eric s'est énormément posé la question de savoir comment continuerait la fabrique sans lui. On est arrivés en 2008 (Stella) et 2011 (Jean), et il a pris soin de nous apprendre le métier. On a d'abord été salariés, avec des salaires qui nous permettent de rester, puis on est devenus cogérants, avec Eric, en 2017. Il nous a alors annoncé qu'au printemps 2019, ce serait à nous d'assurer la saison. On a donc pris plus de liberté avec nos envies.

Comment se décide le choix des 12 titres publiés chaque année ?

Quand on ne l'est pas aussitôt, on finit généralement par tomber d'accord (à deux et demi contre trois!) pour les projets qu'on souhaite poursuivre. Eric est moins là depuis peu de temps, mais le catalogue dessine des lignes, des sujets, des auteurs qui permettent de prendre des décision éditoriales, en amont et au-delà du coup de cœur individuel. Beaucoup de nos livres sont des commandes, écrits par des auteurs que l'on rencontre, que l'on va chercher.

Quels sont les enjeux économiques et politiques d'une telle maison dans un paysage éditorial de plus en plus concentré ?

Notre souhait est de faire des livres qui « arment » contre l’ordre des choses et parlent à la gauche radicale dans toutes ses tendances, même (surtout) s’ils n’y font pas l’unanimité ! Il faut cependant rester mesuré sur les enjeux politiques d’une maison d’édition, car la temporalité de la politique et des luttes n’est pas la même que celle de l’élaboration et de la production de livres. Par ailleurs, notre force de frappe et celle des auteurs et autrices du catalogue, ainsi que nos opportunités de diffuser largement des idées, sont réduites ! Mais il est toujours encourageant de voir que certains livres vieux de quelques années trouvent un écho nouveau : ça veut dire que les choses avancent.

Là où les enjeux politiques et économiques se rejoignent, c’est dans la nécessité de perdurer : être économiquement indépendant et assez solide pour continuer à publier les livres qu’on souhaite et qu’on croit utiles ou importants. Il faut concilier les choix éditoriaux avec des objectifs raisonnables de rentabilité globale du catalogue. On peut se planter, mais pas y prendre goût.

La fabrique est très identifiée, notamment par ses succès (L’insurrection qui vient vendu à 80 000 exemplaires, Un féminisme décolonial de Françoise Vergès à 30000 exemplaires…). Avez-vous le sentiment qu'elle constitue une inspiration pour les nouvelles maisons telles que Divergences, les éditions du Commun… ?

Il existe aujourd’hui un faisceau de jeunes maisons d’édition qui publient des essais critiques, de gauche, dans une démarche résolument indépendante. Cela reste un microcosme, mais le travail de ces maisons est visible en librairie et joue un rôle sur les scènes militantes et dans le débat politique à gauche. C’est rendu possible par l’existence de distributeurs et diffuseurs indépendants qui choisissent de diffuser leurs catalogues, et d’un réseau de librairies indépendantes qui font le lien avec le public et donnent en quelque sorte vie à ces livres en les associant sur leurs tables, en invitant leurs auteurs et autrices. Ce qu’on observe avec le recul de ces vingt-cinq ans, c’est que ça s’est densifié à ces trois niveaux (d’ailleurs à mesure que la place des pensées critiques radicales dans les grands groupes éditoriaux s’est réduite), et que c’est une bonne chose, même si ces structures restent vulnérables. On est heureux de faire partie de ce microcosme, qui est lui même une condition de l’indépendance.

Anniversaire de La fabrique : les rendez-vous

Les dernières
actualités