Droits

Achats de droits : l’enjeu du renouvellement

Le Centre de droits à la Foire de Francfort 2015. - Photo OLIVIER DION

Achats de droits : l’enjeu du renouvellement

Acheter des droits de traduction, c’est bien. Les renouveler, c’est mieux, mais ce n’est pas toujours simple, ni toujours rentable. Etat des lieux à la veille de la Foire du livre de Francfort, où ne se négocient pas seulement les droits des futurs best-sellers mondiaux.

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Par Claude Combet,
Créé le 14.10.2016 à 00h00,
Mis à jour le 14.10.2016 à 14h00

A l’annonce de la nouvelle traduction de La montagne magique de Thomas Mann (1), tous les éditeurs de littérature étrangère ont eu en tête le contrat de traduction initial. "A l’époque, il était sans limites et portait sur la durée de la propriété intellectuelle. Il court donc jusqu’à soixante-dix ans après la mort de l’auteur", rappelle Mireille Barthélemy, son éditrice chez Fayard. Nombre de classiques étrangers contemporains dans le catalogue des grands éditeurs restent soumis au régime général de la propriété intellectuelle. Les archives de l’agence Anna Jarota regorgent de trésors signés Truman Capote, William Faulkner, Francis Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway, Jack Kerouac (Sur la route), J. D. Salinger ou Virginia Woolf, "auxquels on ne peut toucher juridiquement", explique Anna Jarota. "Nous avons encore des contrats sur un bout de papier "valables pour l’éternité", signés par Daphné Du Maurier ou Thomas Mann", confirme Anne Michel, éditrice de littérature étrangère chez Albin Michel.

Cependant au fil des années, la durée des contrats a raccourci. Dans les années 1980, ils étaient renouvelés automatiquement, à condition que le livre continue de se vendre, même en petites quantités (parfois seulement 50 exemplaires par an, éventuellement en incluant les poches), ou qu’il en reste en stock. "La notion d’exploitation est assez floue et ne peut se limiter aux exemplaires disponibles en stock.", précise Michèle Kanonidis, de la Nouvelle Agence. A la fin des années 1990, ce renouvellement automatique a disparu pour aboutir au contrat actuel, limité à sept ou dix ans, avec un nouvel à-valoir et même des enchères.

En règle générale, celui de sept ans, qui laisse à l’éditeur le temps de traduire, démarre à la date de publication du livre. Le contrat de dix ans, lui, court depuis la signature de l’engagement avec des variables d’ajustement, selon que l’éditeur s’engage sur un synopsis, voire sur deux titres. Il comprend de nombreuses clauses que chacune des deux parties se doit de respecter, sous peine de rupture, dont un nombre minimal de ventes dans l’année. Dans tous les cas, l’objectif est de maintenir le titre vivant. "Mais les choses se passent en bonne entente", assurent unanimement les deux parties, éditeurs et agents. Pour le poche ou les licences, notamment en jeunesse, le contrat peut être limité à cinq ans. Pour des titres tirés d’un film, il peut comporter une date précise de fin d’exploitation correspondant à celle du film. "La durée du contrat français ne peut pas être plus longue que celle du contrat d’origine américain", précise l’agente Catherine Lapautre, soulignant ainsi l’hégémonie des éditeurs anglo-saxons. "La loi précise que les cessions en poche ou en club ne peuvent dépasser en durée le contrat principal", ajoute Anna Jarota.

A quelle occasion le renégocie-t-on ? Quand l’auteur publie une nouveauté, quand il change d’agent ou quand les ayants droit se manifestent, avec pour conséquence une hausse de l’à-valoir et/ou des droits. Au risque que les 500 ou 600 euros d’à-valoir ne couvrent pas les ventes de l’année ni les droits d’auteur qu’on peut espérer après vingt ans d’exploitation. "On cherche avant tout une continuité du catalogue, on veut garder toute une génération d’écrivains, alors on renouvelle", explique Jean Mattern, responsable du domaine étranger de Grasset, qui reconnaît que "c’est une vraie question car cela détermine la vie d’un livre et d’un auteur sur la durée".

Précédemment publiées par Fayard, Paula Fox et Edna O’Brien ont respectivement été reprises par Joëlle Losfeld et Sabine Wespieser. Frédéric Martin, fondateur du Tripode, est rompu à l’exercice. Il a repris la publication de l’œuvre de l’Italienne Goliarda Sapienza, qu’il avait commencée chez Viviane Hamy, à la demande du mari de l’auteure, dans l’idée d’en publier la totalité : il en est au cinquième titre. Il a aussi racheté à Albin Michel, dans la même optique, les traductions de deux titres d’Edgar Hilsenrath, et à Flammarion ceux de deux livres de Juan José Saer, qui n’étaient plus exploités ni en grand format ni en poche. "C’est sécurisant pour un agent de savoir que l’éditeur aime l’œuvre et va la défendre. La discussion porte sur l’à-valoir et l’implication pour le lancement, précise-t-il. On sait qu’on ne va pas faire fortune avec ces textes exigeants, à la traduction coûteuse, qui vont se vendre sur le long terme. Il n’y a pas d’enchères comme pour un futur best-seller mondial."

Le temps du cinéma

Le contrat peut être renouvelé avec la promesse d’une nouvelle traduction. "Chez Gallimard, nous nous sommes rangés à l’avis de la Fondation Karen Blixen qui nous a présenté une expertise extrêmement convaincante montrant que la traduction de La ferme africaine n’était pas parfaite", raconte Jean Mattern, issu de la maison. Une adaptation au cinéma peut aussi remettre un auteur sur le devant de la scène. "Le temps du cinéma est extrêmement long. Quand le film sort, le livre est parfois en fin de contrat. Il faut le resigner, explique Catherine Lapautre. C’est étrange, poursuit-elle. Parfois, il ne se passe rien pendant plusieurs années, puis tout à coup plusieurs éditeurs se manifestent autour d’un titre. Ils étaient trois pour Amour monstre de Katherine Dunn, précédemment paru chez First et en Pocket, et dont Gallmeister a publié une nouvelle traduction à la rentrée. Belfond a repris deux titres d’Erskine Caldwell parus chez Belfond pour sa collection "Vintage"."

Chasseurs de vieux contrats

Reste que toutes les maisons laissent partir des auteurs, parce que les ventes sont trop faibles dans un contexte très concurrentiel, ou parce qu’elles ne voient pas comment relancer l’auteur. L’agent peut pousser l’écrivain à changer d’éditeur : ainsi Salman Rushdie, représenté par Andrew Wylie, précédemment publié par Plon, s’est retrouvé chez Actes Sud pour la rentrée littéraire 2016.

Enfin, les droits numériques, qui n’existaient pas auparavant, constituent aussi un prétexte à revisiter les anciens engagements. Il existe des chasseurs de "vieux contrats" comme Andrew Wylie, qui dépêche ses agents pour en proposer de nouveaux, à durée limitée cette fois-ci, notamment pour les grands auteurs, pour qu’ils reviennent dans un circuit normé.

Ce sont les agents qui tirent la sonnette d’alarme quand le contrat arrive à échéance. "Chacun, éditeur-vendeur et agent, disposant d’outils informatiques devenus performants, le contrôle des durées est de plus en plus aisé", commente l’agente Eliane Benisti. Catherine Lapautre fait appel à Claire Teeuwissen, ancienne responsable des droits d’Actes Sud, désormais à la retraite, "pour gérer les restitutions et les renouvellements". L’exercice est chronophage. "Il y avait une époque où on s’y consacrait l’été et à Noël, ce n’est plus le cas. Mais nous surveillons les échéances, les comptes, les catalogues de nos éditeurs", indique Michèle Kanonidis. Chez Albin Michel, Anne Michel confirme : "Dans des maisons au fonds aussi riche que le nôtre, cela suppose qu’on se penche sur une dizaine de titres chaque mois, qu’on regarde comment se portent les ventes, cela prend du temps."

(1) Voir LH 1094, du 26.8.2016, p. 32-33.


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