Le bovarysme serait-il l’antichambre du beauvoirisme ? Si le XIXᵉ siècle n’est pas au féminisme, il laisse néanmoins une place particulière aux femmes qui arrachent leur vie au destin et s’imposent pour ne pas dépérir. C’est en tout cas l’histoire que nous raconte Adrien Goetz, qui nous avait laissé du côté de la Villa Kérylos (Grasset, 2017) au bord de la Méditerranée et nous emporte ici des méandres de la Seine aux entremêlements du lac de Constance.
Mêlant la petite et la grande histoire qu’il connait par cœur, il n’oublie pas être le digne académicien des Beaux-Arts et nous transporte aussi dans cette histoire esthétique depuis Ingres jusqu’à Charles Gleyre. Peintre qui accueillit dans son atelier Monet, Renoir, Bazille et Sisley pour mieux les dégoûter. Au milieu des hortensias de la vie, s’ébattent et se débattent ces trois Hortenses, qui ne cherchent pas seulement à exister, mais parfois à survivre.
La bonapartiste
Hortense de Beauharnais a la chance d’être la fille de l’impératrice Joséphine. Mais être la fille adoptive de l’empereur et la femme de son frère, Louis Bonaparte, aussi caractériel que jaloux, est un calvaire qu’elle a dû porter avec dignité. Devant son salut à son intelligence et à son instinct vital. Et à ses amours aussi. Reine de Hollande, elle est la mère du futur Napoléon III et du duc de Morny ; laissant le doute sur le père du premier tout en chérissant le père du second… Sachant se tirer des différentes situations, elle est successivement reine de Hollande par Napoléon et duchesse de Saint-Leu par Louis XVIII. L’Empereur lui lançant au moment des Cent-Jours : « Je ne reconnais plus les femmes. Elles ne s’occupaient que de chiffons, elles ne parlent plus que de politique. Savez-vous que, vous aussi, vous êtes un grand personnage ? On parle de vous à Paris avec beaucoup de considération. On dit de vous que vous êtes un chef de parti, une conspiratrice. » Bon sang ne saurait mentir…
La républicaine
La deuxième Hortense n’est pas étrangère à la première. Fille de la gouvernante d’Hortense de Beauharnais, Hortense Lacroix est élevée avec le futur Napoléon III qui est son parrain. Elle épouse le peintre Sébastien Cornu à qui il a manqué deux lettres pour devenir premier ministre de la Vème république… Elle épouse aussi ses idées républicaines. Libre et indépendante, elle fédère autour d’elle une cohorte d’artistes et d’écrivains, tous opposants au Second Empire. Adrien Goetz raconte savoureusement le déjeuner avec le désormais empereur Napoléon III qui lui propose titre, argent et églises à décorer à son peu catholique de mari. Hortense Cornu lui répond avec superbe : « Mon auguste parrain, je veux rester une femme indépendante et conserver ce droit que seule je possède depuis toujours, celui de vous dire la vérité. » Assurément, Hortense est de la race de ces Hortense, fière, insoumise et libre comme la première.
La rouge
La dernière est née de l’imagination foisonnante d’Adrien Goetz, qui désarme les cœurs les plus endurcis. Hortense Haffner, petite-fille d’un sergent de la Grande armée qui se lie d’amitié avec Hortense Cornu. Aussi rousse que rouge, elle se déchaîne et Hortense Cornu lui déclare : « J’ai connu pendant des années une Hortense qui pleurait, j’ai maintenant avec moi une Hortense qui rit ». Hortense Haffner a le rire de l’optimisme de ses certitudes, de la générosité de ses idées et de ses combats. Avec Hortense Cornu, elle parle encore et encore. Non de frivolités ou d’amours, mais de politique et de changer le monde. De cette sororité, qui n’existe pas encore, finalement.
La clé du destin de ces trois femmes nous est révélée par Adrien Goetz, qui, avec autant de légèreté grave que de plaisir manifeste, nous emporte par la voix d’Hortense Haffner : « Mme Cornu, tu crois qu’elle sait coudre ? et la reine Hortense ? Elle savait coudre ? ». Au milieu des aventures et des intrigues à la Malmaison, aux Tuileries ou à Arenenberg, les trois Hortense n’étaient pas là pour tricoter ou fricoter. Mais pour se révolter contre une condition qui les corsetait et les étouffait. Elles avaient soif de vivre. Et elles ont vécu.
Adrien Goetz
Les trois Hortense
Éditions Grasset
Prix : 22 € ; 304 p.
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