Cinquante nuances de chlore. Bien des choses ont changé depuis la sortie de la saga Cinquante nuances de Grey en 2011. Son érotisme de surface s'est étendu à tout le segment de la romance et à un public plus large, jusqu'à provoquer l'exaspération de certaines lectrices et l'inquiétude des observateurs : un texte doit-il être spicy pour percer ? Et ces scènes, aux accents parfois patriarcaux, ne risquent-elles pas d'alimenter un imaginaire relationnel toxique et conservateur comme l'affirme l'essayiste Chloé Thibaud dans Désirer la violence (Hachette Pratique, 2024, Points, 2026) ? Chez Ali Hazelwood, autrice de comédies romantiques fortement appréciées, il n'est pas question de chanter les louanges d'une domination sexuelle non conscientisée chez ses protagonistes. Neuroscientifique de formation, elle quitte ses environnements narratifs favoris, les labos et facs de sciences, pour s'intéresser au milieu de la natation universitaire... et s'infiltrer dans les intrigues de vestiaires. C'est plus ou moins là que Scarlett, une intello très sportive, jette son dévolu sur Lukas, nageur professionnel. En dehors de cette appétence pour la discipline, ils ont un point commun plus confidentiel : un grand intérêt pour le BDSM, qu'ils ne sont jamais parvenus à concrétiser dans leurs précédentes relations. Le lien qu'ils construisent est polarisé ; hors de la chambre à coucher, Scarlett et Lukas sont tendres et respectueux. Dans l'intimité, c'est une autre affaire. Quelque chose qui a l'air paradoxal, mais qui ne l'est pas dans Deep End.
Âmes sensibles s'abstenir. Ali Hazelwood ne ménage pas son lectorat en matière de descriptions très crues des actes sexuels pratiqués. Mais ce qui pourrait différencier Deep End d'une dark romance, outre son ton badin et la malice avec laquelle l'autrice détourne les clichés de son genre littéraire, c'est tout le soin qu'elle consacre au consentement et au détail des pratiques qui sont, selon ses adeptes, trop souvent massacrées sous la plume d'écrivains non initiés. Sous celle d'Ali Hazelwood, tout est contextualisé dans des dialogues qui, de justesse quelques fois, évitent la lourdeur intellectuelle. Malgré le changement de cadre, on sent bien toute l'appétence de l'autrice pour les contradictions propres à chacun, la communication incessante entre la chair, le cœur et les neurones. Deep End s'improvise finalement comme une ode au corps humain : celui que l'on travaille par le sport, qu'on érotise, dont on découvre les plaisirs, les traumatismes, les zones sensibles en bien comme en mal. Et ce, sans jamais manquer de cervelle.
Deep End
Hauteville
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Joëlle Touati
Tirage: NC
Prix: 19,95 € ; 544 p.
ISBN: 9782387210678
