Futur proche. « Grandiloquence », « conséquemment » et « trope », les mots qu'emploient son père et sa belle-mère, Maman Anne, figurent en bonne place dans le Journal des choses que je ne connais pas encore que tient Vera. « Très intelligente », souffrant de troubles anxieux « comme tout le reste de sa famille », Vera, 10 ans, l'héroïne du nouveau roman de Gary Shteyngart, a quelque chose d'une anthropologue HPI découvrant une peuplade inconnue.
Nous sommes à New York dans une légère dystopie - voiture autonome, jeu d'échecs avec IA. Le père de Vera est un immigré juif russe, intellectuel narcissique, éditeur d'un magazine en difficulté, aux idées « de gauche » pour reprendre les guillemets de Vera. Maman Anne, sa mère adoptive, est une WASP réformiste. Le couple bat de l'aile, tandis que Vera tente de retrouver sa mère biologique, coréenne. Outre la critique du couple bourgeois new-yorkais, Gary Shteyngart s'empare d'un sujet politique : Vera doit organiser un débat à l'école sur la légitimité d'un droit de vote particulier pour les « Américains exceptionnels » - comprendre les Blancs descendants des colons, censés « mériter » davantage parce qu'ils « réussissent » davantage. Un raisonnement fallacieux pour masquer une volonté de hiérarchisation raciale qui exclurait de fait Vera du groupe qu'elle est supposée défendre, puisqu'elle est métisse américano-coréenne...
Gary Shteyngart, écrivain aussi caustique que brillant - et trop rare (six romans en vingt-trois ans, dont Absurdistan et Super triste histoire d'amour, L'Olivier, 2008 et 2012) - livre à nouveau ce qu'on attend de lui : une fable politique satirique située dans un futur trop peu hypothétique pour ne pas sembler prémonitoire. Comme nombre d'intellectuels juifs new-yorkais avant lui, de Woody Allen à Philip Roth, l'écrivain s'inscrit dans la tradition du « schlemiel », cet antihéros yiddish, drôle et mélancolique, qu'il double d'un talent de Cassandre. Depuis Très chers amis (L'Olivier, 2024), huis clos sur le confinement, on le sait tourné désormais vers la famille. Le romancier, qui a un fils de l'âge de Vera, a épousé une Américano--coréenne. Russo-américain comme le père de Vera, il a émigré aux États-Unis en 1979 à l'âge de 7 ans. L'autofiction n'est plus très loin.
Vera dans son monde
Éditions de l'Olivier
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Roques
Tirage: 4 300 ex.
Prix: 22 € ; 240 p.
ISBN: 9782823623598
