Livres Hebdo : Madrigall a pris la troisième place des groupes d'édition en France, passant devant Média-Participations. Cette croissance repose sur des prix littéraires comme Laurent Mauvignier ou Emmanuel Carrère et sur le succès phénoménal de Freida McFadden. Une autrice que J'ai lu édite en poche mais que votre groupe n'édite pas en grand format. Ces éléments ne rendent-ils pas cette croissance fragile ?
Antoine Gallimard : Fragile ? Je ne crois pas. Nous avons en effet connu une très belle année 2025, marquée par de beaux succès littéraires et populaires. Mais ces succès, dont je me réjouis pour leurs auteurs, résultent aussi des choix qui ont été les nôtres depuis des années et qui font la solidité du groupe. Nous avons consolidé notre place dans la littérature avec des maisons au caractère éditorial très marqué - je pense à P.O.L, à Minuit, aux Solitaires intempestifs, à Bourgois… Mais nous nous sommes aussi renforcés sur d'autres marchés, comme le poche, la prescription ou la BD.
Par ailleurs, malgré des signaux d'alerte sur la lecture, le marché ne s'est pas effondré ces dix dernières années. Il s'est encore vendu 301 millions de volumes en France en 2025, d'après NielsenIQ, alors qu'il s'en vendait dix millions de moins avant le Covid. Bien sûr, la chute post-Covid a été douloureuse, mais il faut prendre du recul pour bien appréhender la situation. D'autant que les évolutions sont très contrastées : sur cette même décennie, en volume, la littérature a progressé de 14 %, la BD de 58 %, quand la jeunesse a accusé un retrait de 20 % et les guides de 37 %.
« Le fonds reste pour nous un puissant facteur d'équilibre »
Le succès extraordinaire de J'ai lu, et ses 42 % de croissance en 2025, est celui de Freida McFadden, bien sûr, et de nos liens de confiance avec City, mais il témoigne aussi de la qualité de l'équipe dirigée par Hélène Fiamma, d'un savoir-faire en marketing et en diffusion, d'un sens aigu des enjeux et de l'air du temps… Mais l'année 2025 a été très bonne aussi pour la diffusion Gallimard, comme pour Casterman et Minuit, présidées par ma fille Charlotte. De sorte qu'en 2025 le chiffre d'affaires du groupe a progressé de 8 % sur un marché en recul de 1,5 %, avec des positions leaders sur la littérature, le poche littéraire, la jeunesse. Mais encore une fois, cette croissance est plus organique que circonstancielle. Et le début de l'année 2026 en témoigne, avec de beaux succès littéraires. Et j'ai été particulièrement fier de publier, avec Sophie de Closets, ce livre si digne de Gisèle Pelicot. Ces moments comptent dans la vie d'un éditeur.
Mais vous posez en creux la question de la « best-sellerisation ». Il convient de réviser un peu ce procès fait à l'édition ces dernières années. Le fonds reste pour nous un puissant facteur d'équilibre, la quille de notre navire. Le catalogue pèse 56 % de l'activité de Gallimard en 2026 ! Mais contrairement aux idées reçues, les best-sellers ne font pas le marché à eux seuls : le poids du top 20, qui certes progresse, ne représente que 4 % des ventes ; celui du top 100, 7 %, en légère croissance, et celui du top 1 000 est stable à 20 %. Les livres de grande vente sont bien sûr essentiels pour les maisons et les points de vente, mais ils le sont aussi parce qu'ils font entrer les lecteurs en librairie et ouvrent la voie à d'autres découvertes. En se concentrant trop exclusivement sur les « enjeux », certains circuits ont perdu des lecteurs.
Le groupe Humensis a été racheté par Albin Michel, le groupe Delcourt par Editis. Hachette a intégré le Routard et a acquis des maisons de jeux de société à l'étranger. Alors que vos dernières acquisitions, Minuit ou Christian Bourgois, sont des maisons littéraires de petite taille. Votre groupe qui ne fait pas de scolaire ni de manga, par exemple, semble moins multisectoriel que d'autres. Est-ce viable à long terme ?
Je ne vois là rien qui réduise notre potentiel de développement. Quand nous faisons l'acquisition d'une maison, c'est d'abord son catalogue que nous regardons et les qualités des personnes, auteurs, dirigeants et équipes, qui la portent. Ces maisons viennent renforcer notre projection sur la littérature, sans conflit de territoires. Et des complémentarités se mettent en œuvre, quand Tolkien arrive en Folio grâce à Christian Bourgois ou Samuel Beckett à la Pléiade avec Minuit.
« J'ai toujours cherché à ce que notre vaisseau principal ne fasse pas seul sa route, qu'il soit escorté par une flottille qui respecte la vie des livres »
Et même si le groupe est leader en littérature grand format en 2025, notre part de marché sur ce secteur ne dépasse pas 18 % et moitié moins pour Gallimard seul ! C'est dire qu'il reste de la place pour de nombreuses autres maisons indépendantes, y compris des nouvelles.
J'ai toujours cherché à ce que notre vaisseau principal ne fasse pas seul sa route, qu'il soit escorté par une flottille qui respecte la vie des livres. Il faut faire confiance dans le travail effectué au sein de chaque maison. J'étais lié à Paul Otchakovsky-Laurens et je crois pouvoir dire que nous poursuivons son travail avec Frédéric Boyer, très respecté de ses auteurs. Et c'est avec Irène Lindon que nous avons proposé à Thomas Simonnet de diriger Minuit, en continuité. Emmanuel Carrère, Laurent Mauvignier, Jean-Philippe Toussaint, Louise Chennevière… et tant d'autres ont des interlocuteurs de qualité. C'est un point central pour moi. Et je suis moi-même en pleine confiance avec mes collaborateurs éditoriaux, avec Karina Hocine, avec Jean-Marie Laclavetine et Ludovic Escande, avec tous les membres du comité de lecture, où les débats sont passionnants. Après le décès de Pierre Nora et le retrait d'Éric Vigne, qui ont tant fait pour l'édition de sciences humaines ces dernières années, nous avons reconstitué un groupe solide autour de Sophie Kucoyanis. Et le domaine étranger est lui aussi très solide.
Vous devenez votre propre concurrent. Quand on regarde les ventes de la rentrée littéraire, la première liste du Goncourt, vos maisons et vos distribués se disputent les places. Autrefois, on parlait de GalliGrasSeuil, désormais c'est Gallimard, ses maisons et ses distribués qui représentent une bonne moitié des livres sur les listes des prix.
Je crois que vous exagérez un peu la situation. Et même si notre groupe est bien représenté sur les listes, c'est à proportion de la diversité même de ses horizons, de ses inclinations. La vraie question n'est pas comment on occupe le terrain, mais bien comment nous entretenons nos affinités, notre histoire commune avec les auteurs que nous chérissons - avec ou sans prix. Croyez-moi, il n'y a de fatalité ni dans l'insuccès ni dans le succès. Et je m'interdis d'aller chasser sur les terres de l'une ou l'autre des petites ou moyennes maisons qui ont intégré mon groupe. C'est à nous de trouver d'autres auteurs pour Gallimard et d'exprimer ainsi une identité, comme les autres.
« Il est faux de dire que nous concédons de meilleures remises aux grandes surfaces spécialisées ou aux vendeurs en ligne qu'à la librairie »
Le SLF, qui représente les librairies indépendantes, s'inquiète des meilleures remises que les groupes accorderaient aux enseignes.
J'admire trop le travail des libraires pour laisser dire cela. Nous avons débattu de ce point avec le SLF ces derniers mois et la presse nationale a pu déformer certaines réalités. J'ai tenu à ce que Bruno Caillet, notre directeur de la diffusion, prenne la parole à ce sujet aux Rencontres nationales de la librairie. Il est faux de dire que nous concédons de meilleures remises aux grandes surfaces spécialisées ou aux vendeurs en ligne qu'à la librairie.
Cela n'aurait pas de sens du reste, quand notre groupe réalise plus de la moitié de ses ventes en librairie ! Si la remise de 36 % garantie s'applique aux petites librairies, conformément à nos engagements de juillet 2022, nous veillons à ce que les critères qualitatifs puissent permettre aux libraires de plus grande taille d'atteindre une remise moyenne qui peut dépasser les 40 % - et donc celle des gros opérateurs, notamment de la vente en ligne. Nous respectons pleinement nos obligations légales telles que définies par la loi Lang et les accords Cahart.
Les librairies se demandent si elles sont réellement appliquées…
S'il y a un doute, le médiateur du livre pourrait tout à fait s'en saisir. Mais je le répète : notre réseau territorial de librairies et la loi Lang sont un atout d'exception pour la culture française. Entendre dire aujourd'hui que la loi de 1981 est une loi de domination, cela m'attriste vraiment. C'est au contraire une grande loi de développement culturel et de justice commerciale et un grand nombre de libraires l'ont redit dernièrement, ce qui me réjouit vraiment. Cela ne doit en aucun cas nous rendre aveugles et passifs à l'égard des difficultés du marché et de ses déséquilibres.
« Certaines enseignes ont voulu s'agrandir trop vite, c'est mon diagnostic »
Aujourd'hui les enseignes moyennes ont beaucoup de difficultés. Ce qui peut donner l'impression d'un marché à deux vitesses. Avec, pour le dire vite, d'un côté les librairies de centre-ville plus littéraires et de l'autre les grandes surfaces plus ou moins spécialisées.
Certaines enseignes ont voulu s'agrandir trop vite, c'est mon diagnostic. Ce sont certainement plus des erreurs de stratégie que des effets d'une crise structurelle ; étant moi-même en charge de dix librairies cumulant un chiffre d'affaires annuel de plus de 42 millions d'euros, je mesure ce que l'exercice de la librairie suppose en termes de gestion et d'investissement. Mais Madrigall travaille avec tout le monde, même si, par la nature de nos catalogues, notre circuit privilégié reste la librairie - laquelle, il faut le souligner, a mieux tenu ses positions que les autres canaux de vente ces deux dernières années. Après le Covid beaucoup de petites librairies se sont créées, et pas seulement en centre-ville. Certaines connaissent des difficultés aujourd'hui, mais le tissu de librairies tient.
Votre groupe dispose de deux structures de distribution : la Sodis et Union Distribution. Vous avez lancé un plan pour les regrouper. Quel est le calendrier et pour quel investissement ?
Notre objectif est de commencer à mettre en production notre nouveau site courant 2028 et d'achever son déploiement en 2030. C'est un projet de très grande ampleur. Nous distribuons 210 000 références, pour 19 diffuseurs et 440 éditeurs… et nous expédions 87 millions de livres par an vers les points de vente. Ce n'est pas rien ! Quand nous avons racheté Flammarion, et donc son pôle logistique UD à Sermaises, nous savions que la question de la transformation de nos deux unités logistiques se poserait un jour. Mais nous avons pris le temps de bien y réfléchir, avec la double obligation, pour citer l'un de nos auteurs de « Tracts », Olivier Hamant, d'être robuste et agile. Et moins dispendieux écologiquement.
« Une seule société restera : Madrigall Distribution »
Il est devenu urgent de lancer ce projet, au vu des marges qui se dégradent, notamment du fait de l'inflation, de l'éparpillement de nos stocks et du morcellement des commandes. Nous avons donc décidé de réunir l'office, le réassort et une partie de nos stocks sur un seul site. Il est situé à Gretz-Armainvilliers, à une vingtaine de kilomètres de la Sodis. Le site de Sermaises sera spécialisé sur les retours et le stockage. Une seule société restera : Madrigall Distribution. Avec 60 000 mètres carrés de surface aménageable à Gretz, nous aurons de l'espace ! Et nous avons choisi, pour le réassort, la technologie de l'Autostore, avec un dispositif de 300 robots gérant l'intégralité de nos références dans 300 000 casiers acheminés jusqu'aux opérateurs. Nous pourrons ainsi densifier le stockage et renforcer notre capacité à traiter efficacement de très grands écarts de rotation entre les titres, dans des conditions viables.
C'est un moment important pour notre groupe. Il prolonge les options prises en son temps par mon père, Claude Gallimard. Mes filles m'ont accompagné dans ce choix. L'investissement est important - plusieurs dizaines de millions d'euros - mais nécessaire. Il se rentabilisera en partie avec les maisons actuelles ; mais il nous permettra aussi d'accueillir de nouveaux clients. En ce sens, le partenariat que nous venons de signer avec Laurent Beccaria et ses filles, autour des Arènes et de L'Iconoclaste, a son importance, s'ajoutant aux derniers accords de diffusion/distribution signés, comme avec Les Nouveaux Éditeurs.
Il y aura des conséquences sociales à cette transition ? Les éditeurs distribués, et les libraires ont-ils des motifs d'inquiétude ?
Il y a un volet social lié à cette transition logistique et nous y portons une attention toute particulière. Mais c'est un plan sur cinq ans. Nous avons le temps d'avancer pour accompagner les salariés concernés par des départs et, de fait, c'est beaucoup le recours à l'intérim qui se verra limité. Quant à nos clients actuels et les libraires, l'accueil est excellent. Notre projet est perçu comme un signal de confiance dans une filière qui garde ses valeurs tout en faisant sa transformation. J'ai grande confiance dans l'organisation mise en place par Dominique Wettstein, directeur général de notre distribution, pour accompagner ce changement.
C'est un gros investissement alors que la demande semble fléchir.
La demande fléchit, certes, mais son niveau reste élevé. Et le succès de nouveaux secteurs éditoriaux a montré que les nouvelles générations n'ont pas abandonné la lecture. Je vois surtout dans ce projet une incitation à mieux faire. À éviter par exemple des mises en place exagérées et des pilons démesurés. Le taux de pilon chez Gallimard est faible. Mais la situation est différente d'une maison à l'autre : d'un point de vue écologique et éthique, nous devons progresser. Pour vous donner quelques chiffres, notre distribution traite chaque année 16,5 millions de retours et parmi ceux-ci, 10 millions d'exemplaires sont pilonnés, le reste étant réintégré. Et nous pilonnons par ailleurs 6 millions d'exemplaires sur stock, des livres qui ne seront jamais arrivés en magasin. On peut encore progresser, sans avoir à subir des normes supplémentaires. Du reste, notre taux de retour est en baisse régulière depuis cinq ans.
