Apprentissage des médias à l’école: un objectif qui ne s’improvise pas | Livres Hebdo

L'Eco(nomie) des livres

Françoise Benhamou

Françoise Benhamou est économiste, professeur des universités. Elle enseigne à Sciences Po Paris, à l'Institut National de l'Audiovisuel et à l'Institut National du patrimoine. Elle est notamment prés idente de l'ACEI (Association for Cultural Economics International), membre du Conseil d'administration et du Conseil scientifique du musée du Louvre, membre du Conseil d'orientation de la fondation Jean Jaurès, du Conseil d'orientation du Centre national de la Variété, du Comité consultatif des programmes de la chaîne ARTE.En 2012, elle a rejoint l'ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes). Elle a publié de nombreux articles, rapports, ouvrages, parmi lesquels : "L'économie de la culture" (La Découverte, 7ème éd. 2011), "L'économie du star system" (Odile Jacob, 2002), "Les dérèglements de l'exception culturelle" (Le Seuil, 2006), "Droit d'auteur et copyright" (avec J. Farchy, La Découverte, 2ème éd. 2009), "L'économie du patrimoine culturel" (La Découverte, 2012). lire la suite

Il y a 4 ans 2 mois - 1 commentaire Education

Apprentissage des médias à l’école: un objectif qui ne s’improvise pas

Du cinéma dans un collège - LA CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE

Lors de la présentation de ses vœux au monde de l’éducation, le chef de l'Etat a insisté sur trois objectifs : la défense de la laïcité, l'affirmation de l'autorité, ainsi que celle des valeurs de la République à l'école. Il a notamment proposé que dans chaque académie des volontaires, journalistes, avocats, acteurs culturels, interviennent en soutien dans les établissements scolaires.  

La ministre de l’éducation nationale a détaillé les mesures envisagées, et notamment l’une d’entre elles, «l’éducation aux médias et à l'information prenant pleinement en compte les enjeux du numérique». Il est «demandé au Conseil supérieur des programmes de renforcer les contenus de l’enseignement laïque du fait religieux et de l’éducation aux médias et à l’information dans les programmes de l’école élémentaire et du collège.»

L'éducation aux médias a déjà été introduite dans les programmes. Nombre d’enseignants utilisent des articles de journaux en supports de cours. Mais le décryptage d’une information, son traitement différencié selon les supports, les questions de déontologie sous-jacentes sont rarement étudiées. Expliquer la diversité des écritures et des modes de traitement de l’information selon qu’il s’agit d’un article ou d’un blog, d’une émission de radio ou de télévision, apprendre à regarder une image, ce sont des objectifs que des enseignants se donnent individuellement et non des enseignements systématiquement proposés. Pourtant, tout cela est d’autant plus important qu’Internet permet un accès à toutes sortes d’informations … et aussi de déformations des événements passés et présents.
 
Mais il n’est pas d’enseignement de qualité sans une formation des enseignants adaptée aux objectifs pédagogiques, et sans la mise à disposition de ces enseignants de ressources documentaires de qualité. Dans le projet gouvernemental, sont évoquées des ressources sur la pédagogie de la laïcité et pour l’enseignement laïque du fait religieux, des ressources pour les formateurs, et de nouveaux contenus pédagogiques vidéos produits avec le réseau Canopé: films courts présentant les combats historiques pour la laïcité, proposant des incarnations dans des figures du passé et actuelles, etc. De même les enseignants disposeront d’un portail de ressources pédagogiques dédié à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Afin d’enseigner la lecture et le décryptage de l’information et de l’image, un média – radio, journal, blog ou plateforme collaborative en ligne – sera développé dans chaque collège et dans chaque lycée.
 
Tout cela est justifié, mais je voudrais insister sur un point, à travers l’expérience éducative que j’ai pu accumuler dans les différents lieux où j’ai enseigné. On ne fera rien sans des ressources finement élaborées : il faut créer des outils ad hoc, alliant des notions sur l’histoire des médias, sur leurs complémentarités et leurs concurrences, sur leur économie : expliquer que pour un média, quand les revenus viennent à manquer, l’heure est aux raccourcis et au risque de baisse de qualité. Il faut transmettre des éléments de sociologie des médias : qui regarde quoi ? Comment évolue la réception du message suivant les contextes socio-culturels ? Il faut enfin choisir des événements, passés ou récents, et en montrer toute la diversité des traitements, de la réception de par le monde et au fil du temps. Ces ressources ne s’improvisent pas, elles doivent faire appel à des livres, des articles, des vidéos, etc. C’est un travail considérable, un chantier permanent, nécessitant des moyens, des compétences, et un dialogue entre les enseignants, les administrations en charge des programmes, les éditeurs scolaires, et tous ceux qui fabriquent la matière première de l’enseignement.
 

1 commentaire déjà posté

Isabelle - il y a 4 ans à 11 h 19

Je partage pleinement cette analyse. J'ajoute simplement qu'un organisme existe au sein de l'Education nationale depuis 1983, c'est le Clemi. Depuis plus de 30 ans, il a formé beaucoup d'enseignants, produit beaucoup d'outils pédagogiques, accompagné beaucoup de projets de classes ou d'enseignants, encouragé les pratiques de journaux scolaires et lycéens. Jetez un oeil sur leur site, clemi.org. Sa structure déconcentrée -une tête de pont et des équipes dans chaque académie- est pertinente. Mais les moyens alloués, parfois simplement quelques heures supplémentaires données à un enseignant pour tout assumer sur un territoire, ne sont pas à la hauteur des nécessités. Je fais toutefois le pari que l'action quasi militante de ces formateurs de terrain a porté ses fruits. Les nombreuses prises de parole d'enseignants montrent certes leur désarroi, mais aussi une impressionnante capacité à faire face, pédagogiquement. Même en situation de crise.

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