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Après la réédition de Mein Kampf, le défi des libraires et bibliothécaires

La nouvelle traduction d'Olivier Mannoni lui rend sa folie originale. Mein Kampf (mon combat, en allemand) a été transformé en simple sous-titre. - Photo OLIVIER DION

Après la réédition de Mein Kampf, le défi des libraires et bibliothécaires

Mis en vente le 2 juin, le premier tirage de l'édition critique de Mein Kampf, Historiciser le mal s'est immédiatement écoulé à 12000 exemplaires (dont 1000 réservés gratuitement aux bibliothèques demandeuses). Comment libraires et bibliothécaires ont-ils vécu ce lancement sous haute surveillance et accompagnent-ils cet ouvrage auprès des lecteurs ?

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Par Aurore Merchin,
Créé le 22.09.2021 à 08h30,
Mis à jour le 29.09.2021 à 11h17

Malgré son prix de 100 euros et ses 864 pages, 15000 nouveaux exemplaires de Historiciser le mal : une édition critique de Mein Kampf par Fayard ont été livrés en août.

T
rois mois après le lancement, le ton reste toujours aussi ferme et le luxe de précautions infini. « Notre intention n'a jamais été de réaliser un coup éditorial. Nous avons demandé aux libraires de ne pas mettre l'ouvrage en vitrine ou sur table. Nous avons également demandé à la Fnac une distribution en click & collect, que l'algorithme du site ne renvoie pas vers le livre, et une extrême vigilance sur les commentaires », explique Sophie Hogg, la directrice éditoriale de Fayard et cheffe d'orchestre de ce chantier périlleux. Une preuve parmi d'autres : les libraires recevaient dès le 13 mai une lettre de Sophie de Closets, la présidente des éditions Fayard, leur expliquant sa démarche, puis une brochure de dix pages avec quelques extraits de l'édition critique de Mein Kampf à présenter aux lecteurs. Et pourtant.

Sophie Hogg, directrice éditoriale Histoire chez Fayard : « Notre intention n'a jamais été de réaliser un coup éditorial. » - Photo OLIVIER DION

Malgré ces mises en garde, des libraires n'ont pas toujours respecté la consigne. Ils ont choisi de procéder autrement.« La qualité de l'appareil critique est telle que nous avons décidé de ne pas cacher ce livre et de le placer sur notre table d'Histoire, sous plastique. Seule la brochure de Fayard est consultable », indique Elena Rosenstiehl, sous-directrice de la librairie Kléber à Strasbourg, qui a commandé une cinquantaine d'exemplaires. « Historiciser le mal n'est pas Mein Kampf. Le fascicule permet de voir que le lecteur n'est jamais seul avec le texte rempli de haine et de violence du texte original. Il est important de défendre ce travail », justifie-t-elle.

La librairie Masséna de Nice a elle placé un exemplaire sous une table de Sciences humaines. « Les lecteurs qui nous l'ont commandé ne sont pas lambda, ce sont des passionnés d'Histoire, le président d'un collectif mémoriel et des personnes dont ce texte programmatique a bouleversé l'histoire familiale », y constate la libraire Valérie Ohanian. « Hors de question d'exposer ça ! », considère au contraire La Procure à Paris. Ses quarante exemplaires commandés ont tous été vendus, à la demande, à un public averti de professeurs et de chercheurs.

Chez Gibert Joseph, la dizaine d'exemplaires a été commandée en deux jours. « Il y a eu un peu de curiosité, mais quand on indique le prix... », note son responsable du rayon Histoire, François Thebaud.

Triompher sur la traduction fautive

Jaquette de la première édition
de Mein Kampf, 1925.
En fond, les ruines
du Reichstag, Berlin, 1945. - Photo © PHOTO MONTAGE - DEUTSCHE FOTOTHEK CC BY-SA 3.0

David Rey, cogérant d'Atout Livre (Paris 12), qui respecte scrupuleusement les consignes de Fayard, pointe quant à lui la « traduction infâme » de l'édition précédente, qui continue de se vendre à un rythme soutenu. Publié aux Nouvelles Éditions Latines, un éditeur d'extrême droite traditionaliste, et par Kontre-Kulture, la maison fondée par l'idéologue négationniste Alain Soral, cette version se vend en effet à près de 5 000 exemplaires chaque année en France, pour une trentaine d'euros.

Début juin, un exemplaire a ainsi été retrouvé au domicile d'un acolyte du « gifleur » d'Emmanuel Macron par les enquêteurs. On estimait en 2015 que 12 millions de cette version originale, rédigée en détention en 1924 après le putsch raté contre la République de Weimar, avaient été vendus dans le monde, sans compter les nombreux téléchargements Internet. Avec Historiciser le mal, ce texte à l'aura maléfique est désormais pris en étau dans un imposant appareil critique, cerné, ironiquement tel le Talmud, par des milliers de commentaires d'historiens du nazisme mobilisés pendant dix ans.

La nouvelle traduction d'Olivier Mannoni lui rend sa folie originale. Mein Kampf (mon combat, en allemand) a été transformé en simple sous-titre. L'auteur d'Historiciser n'est pas Adolf Hitler, dont ni le nom ni le visage n'apparaissent sur la couverture sobre et blanche, mais Florent Brayard et Andreas Wirshing qui ont dirigé l'équipe scientifique. En conséquence, la librairie alsacienne Kléber, qui jusqu'à présent vendait régulièrement l'ancienne édition, rangée dans un tiroir, a décidé de ne plus proposer que l'édition critique. Rare librairie de la capitale à la proposer, la Procure s'interroge aussi sur la pertinence de conserver en réserve cette ancienne version. « Si Historiciser le mal peut triompher sur la traduction fautive de 1934, c'est une immense victoire », se félicite Sophie Hogg.

Peu de bibliothèques universitaires

 
Jaquette de la première édition
de Mein Kampf, 1925. En fond,
les ruines du Reichstag, Berlin, 1945. - Photo © PHOTO MONTAGE - DEUTSCHE FOTOTHEK CC BY-SA 3.0
 

Du côté des bibliothèques et médiathèques, près de 300 d'entre elles ont demandé un exemplaire gratuit à Fayard en juin. Documentaliste au Centre de la mémoire d'Oradour-sur-Glane, Sandra Gibouin en a fait la demande : « nous avons aussi dans nos archives l'ouvrage révisionniste, interdit en France, du national-socialiste revendiqué Vincent Reynouard. Mais les livres ne sont consultables par les chercheurs que sur rendez-vous », précise-t-elle.

Historiciser le Mal a encore été envoyé à la Bibliothèque de l'Hôtel de ville de Paris, à la Maison des Sciences de l'Homme, au service historique de la défense, au Bureau des bibliothèques et de la lecture, à la Bibliothèque franco-allemande, aux archives consistoriales, aux archives départementales des Pyrénées-Atlantiques... « J'ai vu dans l'émission Quotidien que les bibliothèques pouvaient demander un exemplaire gratuit du livre afin que les professeurs puissent en prendre connaissance et mieux lutter contre les idées prônées dans le livre de Hitler. C'est à mon avis une très bonne initiative pour avoir les armes pour combattre les idées nauséabondes », écrit à Fayard une documentaliste d'un lycée de l'Aisne.

« Je vous félicite, malgré les critiques, d'avoir eu le courage de publier, avec une contextualisation des idées qui y sont développées, ce livre. Il est essentiel, pour les générations présentes et futures, de pouvoir montrer comment l'hydre nazie s'est constituée et de quelles idées inhumaines elle s'est nourrie », écrit une autre bibliothécaire. A la direction des médiathèques de Plaine Commune, Marie Gendreau raconte que « l'ouvrage a d'abord suscité des inquiétudes. Nos collègues seraient-ils assez armés pour répondre aux demandes ? Mais ce travail extraordinaire, son poids et son prix dissuasifs, ont balayé nos états d'âme. Il nous a semblé pertinent de contribuer à la connaissance ». Un exemplaire sera donc proposé dans la section Patrimoine de la bibliothèque de Saint-Denis, un autre sera accessible en prêt, sur réservation.

Les BU sur la réserve

« Seule déception, ou surprise, les bibliothèques universitaires, que nous envisagions comme nos destinataires premiers, sont pour le moment peu présentes », déplore Sophie Hogg. L'ouvrage a tout de même été commandé par la bibliothèque universitaire Bordeaux Montaigne, la bibliothèque Edgar Morin de l'université Paris 13, à Sciences Po Grenoble, à l'IUT des métiers du livre et du patrimoine...

Président de l'ADBU (l'Association française des directeurs et personnels de direction des bibliothèques universitaires et de la documentation), Marc Martinez explique qu'« il n'a jamais été dans les procédures des bibliothèques universitaires de traiter directement avec les éditeurs. Même gratuit, cet objet de recherche pour étudiants, enseignants et chercheurs va intégrer les fonds petit à petit, par le biais de marchés publics ».

Conçu comme un contrepoison à la toxicité de ce texte pétri de folie génocidaire, Historiciser le mal a été unanimement salué par la critique, sans susciter la polémique que l'annonce du projet avait créée en 2011. Malgré la suspicion de principe, ses bonnes ventes ne traduisent finalement que le manque criant, jusqu'ici, pour les chercheurs, spécialistes et lecteurs d'Histoire d'un ouvrage de qualité, qui démine son idéologie. Tous les bénéfices seront rappelons-le, reversés à la Fondation Auschwitz-Birkenau, qui entretien les vestiges de ce camp.

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Historiciser le mal, une édition critique de Mein Kampf (Fayard), 847 pages, 100 euros.


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