Aurélien Masson : "Série noire", comme les Ramones | Livres Hebdo

Par Claude Combet, le 30.01.2015 (mis à jour le 30.01.2015 à 10h17) Polars

Aurélien Masson : "Série noire", comme les Ramones

Aurélien Masson. - Photo OLIVIER DION

La "Série noire" fête ses 70 ans. Rencontre avec Aurélien Masson, qui la dirige.

Il faut produire du Blondie pour produire les Ramones" : d’emblée, Aurélien Masson, qui dirige la "Série noire", donne le ton, à la fois pragmatique et punk rock, et donc terriblement polar.

Si elle est toujours branchée, la célébrissime collection de romans policiers de la maison Gallimard, lancée il y a 70 ans par Marcel Duhamel, a quelque peu changé. Elle n’est plus cette grande collection populaire aux tirages colossaux qu’elle a été dans les années 1960. En 2005, au grand dam des polardeux, elle a troqué le poche pour un grand format. Et de 8 titres par mois en 1966, elle est passé à seulement 13 programmés pour toute l’année 2015. "La littérature de gare n’existe plus. Le plus grand voyage qu’on puisse faire dure trois heures et demie et les gens lisent des tablettes. On ne consomme plus les livres de cette façon", explique Aurélien Masson. Pour lui, la "Série noire" "s’est appuyée sur son passé glorieux jusque dans les années 1980 et 1990 et a trop joué autour d’une communauté d’amis. Elle y a perdu des lecteurs".

Aujourd’hui, il juge que le grand format "se défend mieux" et offre à l’auteur de meilleurs scores avec les reprises en poche. Si elle a été la collection de Chandler, Hammett ou Himes, puis Pennac, Jonquet, Pouy, qu’en est-il du roman "hard boiled" à l’américaine, voire du roman noir à la Jean-Patrick Manchette ou à la Jean-Claude Izzo ? Pour Aurélien Masson, le roman noir "reste la matrice de la "Série noire"", mais "ila du plomb dans l’aile auprès des lecteurs qui veulent se détendre et lui préfèrent le thriller", un contrat qu’il remplit en publiant Caryl Férey ou DOA.

La recette ? Couvrir "le spectre le plus large possible" (de Blondie aux Ramones), et "faire cohabiter Les brillants de Marcus Sakey, un polar "électrochoc", premier d’une trilogie, dont les héros ont des capacités exceptionnelles, qui aurait pu sortir chez Sonatine, le premier roman de Brigitte Gauthier, sur le thème de la drogue du viol GHB, et celui, diabolique, d’Elizabeth L. Silver, qui met en scène une femme dans le couloir de la mort", explique-t-il. "Mais on abandonne pas le volet social avec un thriller financier comme Les initiés, qui se passe à Bercy. On joue la carte de la diversité dans une production uniformisée", précise-t-il.

Pour Aurélien Masson, il existe bien une nouvelle génération d’auteurs, et l’année 2015 sera une année française par le "hasard du calendrier", avec neuf auteurs sur les treize publiés. "Les Anglais ont découvert l’an dernier une nouvelle vague française. Mais cela remonte à bien plus longtemps et nous publions depuis 2006 des auteurs comme DOA, Caryl Férey, Antoine Chainas et, plus récemment, Jérôme Leroy, Ingrid Astier et Elsa Marpeau. Sur dix grands prix de littérature policière française, nous en avons eu cinq", souligne-t-il.

Dates

1945 : création de la collection par Marcel Duhamel
1953 : Touchez pas au grisbi ! d’Albert Simonin
1966 : numéro 1000, 1 275 âmes de Jim Thompson
1971 : L’affaire N’Gustro de Jean-Patrick Manchette
1977 : arrivée de Robert Soulat
1985 : numéro 2000, La bête et la belle de Thierry Jonquet
1991 : arrivée de Patrick Raynal
2000 : arrivée d’Aurélien Masson
2004 : départ de Patrick Raynal
2005 : la collection adopte le grand format

Aujourd’hui à peine quadragénaire, Aurélien Masson a commencé jeune à la "Série noire" auprès de Patrick Raynal, pour lequel il rédigeait des fiches de lecture, parce qu’il avait lu des caisses de polars achetées à un libraire de Brooklyn (après avoir parcouru l’Asie en quête… de la dernière fumerie d’opium). Il souhaite "rester le clou qui dépasse sur la chaise, le poil à gratter qui perturbe les lecteurs", invoquant Gérard Guégan, des éditions Champ libre et Le Sagittaire. Il se veut l’héritier des vilains garçons qui hantaient les caves de la rue Sébastien-Bottin (où était installée la collection), celui de Robert Soulat et Christian Mounier, qui l’ont dirigée dans les années 1980 et 1990, et entend continuer à "publier deux ou trois auteurs rencontrés en titubant dans une ruelle". "La "Série noire" est une petite structure artisanale, sans comité de lecture, et je rapporte directement à Antoine Gallimard", s’enorgueillit-il. Il se voit comme un éditeur à l’ancienne, "qui accompagne l’auteur pour toutes les versions du livre, qu’il y en ait deux ou neuf", et qui corrige au stylo rouge.

Depuis janvier, la collection est revenue dans le giron de l’équipe commerciale du poche. "J’y tenais. Au lieu d’être perdue au milieu de la "Blanche", du "Monde entier", de L’Arpenteur, elle est défendue par une équipe pour laquelle elle est l’unique grand format : c’est plus facile pour négocier les mises en place." Il rêve de publier une quinzaine de titres par an, "au-delà, c’est dur de les défendre" et de réaliser de gros scores, même si un Caryl Férey se vend autour de 70 000 exemplaires et un Jo Nesbo, de 60 000. En 2015, les lecteurs retrouveront DOA pour un diptyque, Pukhtu, sur la drogue "façon The shield" à la frontière pakistano-afghane, deux romans du Norvégien Jo Nesbo. Ils découvriront le premier roman de l’éditeur Sébastien Raizer, cofondateur des éditions du Camion blanc, et un gros volume réunissant cinq romans de Jean-Bernard Pouy. Le tout sous une couverture reprenant le liseré blanc, le noir et le jaune, "comme un pont entre le passé et l’avenir". Alors, pour défendre sa chère "Série noire", Aurélien Masson a prévu cette année des déplacements en librairies "pour casser la réputation de tour d’ivoire de la collection, qui ne correspond pas à la réalité, dans le but de réinsuffler une mythologie".

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