Les nouvelles boss de l'édition / 2

Béatrice Duval, à l'intuition

Béatrice Duval - Photo Olivier Dion

Béatrice Duval, à l'intuition

Directrice générale du Livre de poche depuis mai, Béatrice Duval, 60 ans, aborde ce nouveau défi avec l'assurance née d'une carrière de trente ans rythmée par d'importants succès. Deuxième volet de notre série de cinq portraits des « nouvelles boss de l'édition ». _ par

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Par Marine Durand,
Créé le 26.09.2019 à 23h39

Vous venez encore me demander des potins ? », s'exclame en souriant la directrice générale du Livre de poche lorsqu'on passe la porte de son bureau du 21, rue du Montparnasse, dans le 6e arrondissement de Paris. La dernière fois qu'on avait croisé Béatrice Duval, c'était dans l'une des allées bourdonnantes de la Foire du livre de Francfort. Entre journalistes, on se transmet le tuyau sous le manteau. Pour connaître les hot books que tout le monde s'arrache, ou la prochaine tendance éditoriale qui inondera le marché mondial, il faut aller voir celle qui occupait, il y a encore cinq mois, le poste de directrice-gérante de Denoël. « Béatrice a ce côté anglo-saxon qui fait qu'elle peut parler de tout avec franchise. Elle n'est pas langue de bois, ce n'est pas fréquent dans le milieu », confirme l'éditrice de littérature Dana Burlac, qu'elle avait recrutée à son arrivée à la tête de cette filiale de Madrigall, en 2011.

Béatrice Duval dans son bureau de la rue du Montparnasse, à Paris (6e).- Photo OLIVIER DION

Toute la carrière de Béatrice Duval est marquée du sceau de l'international. A commencer par son premier poste de lectrice chez J'ai lu, en 1990. Elle a alors 30 ans, deux enfants, un bagage en lettres classiques et encore peu d'expérience professionnelle. « Je m'étais servie de mon année de terminale passée dans le Kentucky, d'où j'étais revenue quasiment bilingue, pour convaincre Jacques Sadoul de m'embaucher », raconte-t-elle, évoquant ses dix ans chez l'éditeur de poche comme une période « d'incroyable effervescence, où la prise de risques était encouragée ». Elle y lit tous les genres, sans a priori. Se rend deux fois par an en repérage aux Etats-Unis, achète aussi bien pour les collections « Aventures et passions » qu'« Aventure secrète », flaire le filon de ce qui n'est pas encore appelé le « young adult », en intégrant les titres pour « 12-18 ans » de R. L. Stine, le père de Chair de poule, dans une nouvelle collection baptisée « Evado ». « Elle avait déjà une grande curiosité, c'est quelqu'un de très intuitif avec des goûts tranchés », observe Anne Assous, qui a été sa collègue chez J'ai lu. La directrice de Folio revoit son amie debout dans le hall d'accueil de la maison, avec dans les mains le livre illustré du film Titanic, qu'elle venait de se faire livrer par coursier. « Le long-métrage était à peine annoncé en France, mais elle a décidé en 5 minutes de le publier. Ça a été un carton. »

Chick-litt et feel-good

« Action, réaction », ce sont aussi les mots de Dana Burlac lorsqu'elle évoque son « mentor ». « Elle a du flair, elle est efficace, n'aime pas les réunions qui s'éternisent. Et c'est quelqu'un qui insiste beaucoup sur l'équilibre entre vie professionnelle et vie privée pour ses employés. » De sa vie privée à elle, on ne saura pourtant pas grand-chose. Interrogée sur ses origines, elle balaye d'un revers de main « une enfance sans attaches, avec un père militaire ». Tout juste tirera-t-on de ses publications sur les réseaux sociaux, où elle se fait relativement discrète, qu'elle soutient la cause écolo et les initiatives féministes, mais qu'elle n'a guère de sympathie pour les gilets jaunes. Béatrice Duval préfère laisser parler ses coups, et ils sont nombreux. Le diable s'habille en Prada, de Lauren Weisberger chez Fleuve Noir en 2004, c'est elle. « Fleuve était alors une maison de polars plutôt masculins, un peu datés, principalement connue pour les San Antonio ou les OSS 117. Mais j'avais accepté la proposition de Jean-Claude Dubost, bluffée par son sens du marketing, et parce qu'il me laissait le champ libre pour faire ce que je voulais. » Suivra la série Gossip Girl, de Cecily Von Ziegesar, qui achève de lui donner l'étiquette de « celle qui a importé la chick-litt en France ». Le duo d'auteurs de polars Giacometti et Ravenne, toujours chez Fleuve Noir, c'est encore elle. Comme Le chuchoteur, de Donato Carrisi, Robe de marié, de Pierre Lemaître, ou, dans un autre registre, Mange, Prie, Aime, d'Elizabeth Gilbert, trois livres qu'elle publie en tant que directrice littéraire chez Calmann-Lévy.

Retour au petit format

Mais c'est à la foire de Francfort 2009 qu'elle signe l'un de ses plus gros succès. « J'avais posé mon préavis de départ chez Calmann, mais pour prospecter sereinement pour les Presses de la cité, où je n'avais pas encore démarré, j'y étais allée sur mes congés », raconte l'éditrice. Elle n'a pas encore la carte de visite de sa nouvelle maison, mais flashe sur l'histoire d'un vieil homme qui fugue de sa maison de retraite le jour de son centième anniversaire, qui sera bientôt considéré comme l'un des premiers feel-good books. « C'était quelque chose que je n'avais jamais lu avant. J'ai fait mon offre pour Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, de Jonas Jonasson, à l'agent Anna Soler-Pont sur un post-it, et ça a fait foi. » Pour l'Espagnole à la tête de l'agence internationale Pontas, cet échange insolite a aussi marqué le début d'une belle amitié. « J´ai une grande connexion avec les personnes qui vivent le travail comme un plaisir, et Béatrice adore ce qu'elle fait. Elle a une vraie passion pour cette industrie tellement changeante », dit-elle. Cette vision d'ensemble lui sera utile pour succéder à l'énergique Véronique Cardi, « une amie », et diriger « la machine de guerre qu'est le Livre de poche ». Après quelques beaux succès chez Denoël, dont La bibliothèque des cœurs cabossés, de Katarina Bivald, mais une fin de mission en demi-teinte, qui la fait « s'interroger sur la difficulté du marché grand format, pour une maison généraliste de taille intermédiaire », Béatrice Duval retrouve le petit format avec bonheur. « Le Livre de poche est une maison en accord avec mon parcours, et l'idée que je me fais de la littérature populaire dans ce qu'elle a de plus noble. »

Arrivée en mai, quelques semaines après avoir soufflé ses 60 bougies, la nouvelle directrice générale est encore en train de s'imprégner de l'atmosphère de la filiale poche d'Hachette Livre et d'Albin Michel (40 %), qu'elle voit comme une « bibliothèque idéale, pleine de gourmandises à découvrir. » Elle parle d'Aurélie Valognes et de Valérie Perrin, deux stars du catalogue ; célèbre la réussite du Camion qui livre, l'une des plus belles innovations marketing de la maison ; met en avant le talent de son équipe « en or ». Accepte tout de même d'évoquer ses premiers achats : Une bête au Paradis, de Cécile Coulon, Girl, d'Edna O'Brien, ou La 25e heure, un titre autoédité par trois startuppers « arrivé au bout de sa logique », dont elle compte bien démultiplier les ventes. « Le vrai challenge, c'est d'acheter pas cher un livre qui va devenir un énorme succès, lâche-t-elle, bravache. Je préfère gagner la course comme ça qu'à coups de gros chèques. » En passant de 415 à 400 nouveautés entre 2018 et 2019, elle prévoit aussi de prendre sa part dans la lutte contre l'hyperproduction. Quant à son mandat, elle le conçoit tourné vers les auteurs, résolument : « Je veux les amener à la rencontre du lecteur, organiser des conférences dans des lieux qui sortent de l'ordinaire, comme on a pu le faire au début de l'année avec Ken Follett et Une colonne de feu, au Collège des Bernardins. C'est notre devoir de leur proposer davantage qu'une simple réédition. »

En amont de la foire du livre de Francfort, les projets commencent à se bousculer. Mais Béatrice Duval a de l'expérience, et ne dévoilera rien de ses dossiers en cours. Beaucoup de choses se joueront à la Buchmesse, son terrain de jeu favori. Après le domestic thriller, le marché est mûr pour une nouvelle tendance, estime-t-elle. Se rendra-t-elle à la foire avec des post-it dans les poches ? « Cette fois, j'ai mes cartes de visites ! » Gageons qu'elle rentrera d'Allemagne avec quelques savoureux échos sur le marché, et dans sa besace les cartons de demain.

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